Portrait-souvenir de la mezzo-soprano belge Livine Mertens

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Airs et mélodies. Extraits d’œuvres de Boieldieu, Thomas, Massenet, Bizet, Gounod, Offenbach, von Suppé, Richard Strauss, Humperdinck, Ravel, de Falla, De Boeck, Tchaïkovski, Moret, Hillier, Guiraud et Lauweryns. Livine Mertens, mezzo-soprano, Annette Talifert, soprano, Fernand Goeyens, piano ; Chœurs et Orchestre du Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles, direction Maurice Bastin. Années 1930. Livret en français, anglais, néerlandais et allemand. 69.09. Musique en Wallonie MEW 1996.

Actif depuis près de cinquante ans, le label « Musique en Wallonie » ajoute un nouveau fleuron à la série qu’il destine aux grandes voix belges du passé. Après Pierre d’Assy, Lucienne Delvaux, Louis Richard et Ernest Tilkin Servais, il enrichit la mémoire vocale en consacrant un CD à Livine Mertens. Cette cantatrice, qui a triomphé à la Monnaie dans la première moitié du XXe siècle, notamment dans le rôle de Carmen, a connu une carrière d’une bonne vingtaine d’années qui s’est achevée juste après la Seconde Guerre mondiale, suite à un différend avec le directeur, Corneil de Thoran. L’album propose un échantillon représentatif de son art à travers des airs et des mélodies captés au cours des années 1930. Vingt-deux plages pour dix-sept compositeurs, de quoi se rendre compte de la valeur d’une voix exceptionnelle.

Érudite et très documentée, la notice signée par Manuel Couvreur rappelle le parcours de cette mezzo-soprano née à Anvers en 1898, orpheline de mère dès ses dix ans et mise en pension, où elle apprend le piano et prend conscience de ses qualités vocales en chantant pendant les offices religieux. Elle prend des cours avec le Français Maurice Decléry, premier baryton à la Monnaie pendant vingt ans et est engagée dans la maison bruxelloise dès 1923 ; au cours de cette première année, elle se voit confier plusieurs rôles dans Mignon, Lakmé, Madame Butterfly ou Les Contes d’Hoffmann. Elle acquiert une belle présence en scène, ce qui lui vaut d’autres prestations dès la saison suivante : Hansel dans l’opéra de Humperdinck, et le rôle-titre de L’enfant et les sortilèges de Ravel, qui la dirigera en janvier 1931 dans ses Deux Mélodies hébraïques au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Les rôles s’étoffent : les répertoires russe (Borodine, Tchaïkovski), français (Massenet, Thomas, Boieldieu, Offenbach…), allemand et autrichien (R. Strauss, von Suppé) lui tendent les bras. En 1929, elle est Carmen pour la première fois, apparition à marquer d’une pierre blanche, selon l’expression de Manuel Couvreur. Elle le sera encore le 1er octobre 1944, lors de la première soirée donnée après la libération de Bruxelles. Livine Mertens, qui joue avec succès des rôles de travestis que lui permettent sa silhouette fine, n’hésite pas à se lancer dans des partitions de son temps (Milhaud, Honegger, Brenta) ou dans l’opérette (Les Trois Valses d’Oscar Straus, que reprendra Yvonne Printemps). 

 

Mais la cantatrice est aussi une femme courageuse : dès novembre 1940, elle est recrutée dans la résistance et prend des risques : achat d’armes et de munitions, hébergement d’aviateurs et d’évadés, financements. Elle connaîtra la prison pendant trois mois en 1942, avant d’être relâchée faute de preuves. Elle ne chante plus qu’occasionnellement, jusqu’à la reprise de Carmen de 1944. L’année suivante, c’est la rupture avec la Monnaie et la fin d’une carrière au cours de laquelle Livine Mertens s’est aussi attachée à la mélodie. En 1947, elle épouse le chef d’orchestre Maurice Bastin qui a officié à la Monnaie pendant quatre décennies et l’a souvent dirigée. Livine Mertens décède à Bruxelles en 1968. 

Avec celui qui allait devenir son époux et l’Orchestre de la Monnaie, elle a enregistré dans les années 1930 douze faces pour le label Columbia, que l’on retrouve ici. Un excellent travail de restauration a été effectué pour permettre au mélomane de retrouver la diction, le timbre, la qualité de la projection de la voix, la tenue dans les graves et les aigus, mais aussi l’humour distillé, la finesse, le charme et la personnification des rôles. Dès l’air de La dame blanche de Boieldieu qui ouvre le récital et surtout avec Connais-tu le pays ?, tiré de Mignon de Thomas, la clarté est présente. On se délecte avec Gounod et la délicate Chanson de Stéphano de Roméo et Juliette, un irrésistible Voici le sabre de mon père de La grande duchesse de Gérolstein, un savoureux J’suis pour vous plaire de Boccace de von Suppé, ou la Présentation de la rose du Rosenkavalier, dans laquelle Mertens donne la réplique à la soprano française Annette Talifert (1897- ?) qui incarne Sophie. Des compositeurs belges sont aussi à l’honneur : August De Boeck, Louis Hillier ou Georges Lauweryns. On y ajoutera pour la bonne bouche deux extraits de L’Enfant et les sortilèges, qui lui conviennent à ravir.

Pour les deux airs de Carmen, c’est le piano de Fernand Goeyens (1892-1965) qui accompagne la Habanera et la Séguedille. Livine Mertens y campe une femme libre ; ce rôle, crucial dans sa carrière comme dans sa vie, comme l’écrit Manuel Couvreur, est souligné par la presse de l’époque : (…) une Carmen de toute grande envergure, d’un réalisme saisissant, d’une intensité dramatique rarement rencontrée, trouve-t-on dans La Libre Belgique en 1938. Cette manière provocatrice a des conséquences en 1941 lorsqu’elle chante la Habanera lors d’un gala : elle est arrêtée une première fois pour insoumission, puis est attaquée par la presse collaborationniste. C’est dire la force et la flamme qui ont animé la femme et l’artiste.

« Musique en Wallonie » fait ici bien plus qu’œuvre utile. Le label rend justice à une grande voix belge, mais aussi à une personnalité remarquable. La notice est agrémentée par des références fréquentes à la presse du temps. L’une d’entre elles nous servira de conclusion. Elle émane de Georges Garnir qui écrivait dans Pourquoi pas ? le 30 mars 1928 : (…) Il nous semble que la qualité dominante de cette artiste, -qualité qui se reflète dans son joli visage, dans le regard très sérieux de ses beaux yeux bruns-, est l’intelligence. Sa façon de se grimer, de porter le costume, de jouer, d’aller, de venir, trahit pour tout spectateur expérimenté une étude méditative, approfondie, consciencieuse au possible de chaque rôle. Les splendides photographies qui accompagnent cette édition exemplaire accréditent au plus haut point le portrait d’une cantatrice qui méritait bien un tel hommage.

Note globale : 10

Jean Lacroix 

 

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