Première gravure mondiale du poignant Requiem d’Alexander Kastalsky 

par http://www.iammantality.com/

Alexander KASTALSKY (1856-1926) : Requiem pour les frères disparus. Anna Dennis, soprano ; Joseph Beutel, baryton-basse ; Cathedral Choral Society ; The Clarion Choir ; The Saint Tikhon Choir ; Kansas City Chorale ; Orchestre de St. Luke’s, direction Leonard Slatkin. 2018. Livret en anglais. Textes en langue originale (italien, latin, russe, anglais et français avec traduction en anglais). 63.57. Naxos 8. 574245.

Alexander Kastalsky, considéré comme l’un des représentants majeurs du chant orthodoxe, est, entre 1875 et 1882, l’élève de Tchaïkovsky et de Glière au Conservatoire de Moscou, sa ville natale. Il accomplit la plus grande partie de sa carrière dans le domaine choral, dirige l’Ecole synodale de Moscou avec laquelle il effectue une tournée européenne. A partir de 1912, Kastalsky enseigne la direction d’orchestre ; dix ans plus tard, l’Ecole synodale fusionne avec le Conservatoire de Moscou où il devient professeur de chant choral. En dehors d’un petit nombre de compositions orchestrales dont une symphonie, de musique de scène dont un opéra d’après Tourgueniev, et de quelques pièces pour piano, Kastalky se consacre essentiellement à la musique sacrée. Une première version en quatorze mouvements du Requiem est jouée un mois avant le début de la Révolution russe de 1917 et acclamée. Kastalsky ajoutera trois mouvements à sa fresque lorsque d’autres pays, comme les Etats-Unis, se mêleront à la première guerre mondiale. Oublié depuis lors, ce Requiem a été enregistré pour Naxos le 21 octobre 2018 lors d’un concert en hommage aux cent ans de l’armistice dans la Cathédrale de Washington. 

Afin d’honorer la mémoire de ceux qui sont morts au combat, Kastalky propose une mosaïque originale de textes en plusieurs langues, donnant ainsi à sa partition une dimension universelle et symbolique. Le Requiem aeternam initial fait appel à l’italien puis au latin, alors que le Kyrie eleison reprend le texte catholique suivi de l’idiome russe, de l’anglais, du russe à nouveau et du latin, dans un contexte de prière sombre qui fait penser au culte orthodoxe. Tout au long de la partition, le courage de ceux qui sont tombés au champ d’honneur est exalté et le Seigneur est imploré pour les accueillir dans sa lumière. Si le Rex tremendae, basé sur des mélodies catholiques ou russes, invoque la justice et le salut de façon solennelle, l’Ingemisco est voué à l’anglais à travers la traduction d’un Dies irae du XIIIe siècle du moine franciscain italien Thomas de Celano, hagiographe de Saint François d’Assise. 

L’atmosphère générale est recueillie, respectueuse, émouvante et souvent poignante, car Kastalsky évite les effets démonstratifs pour instaurer un climat qui est non seulement celui de la reconnaissance et de la gratitude, mais aussi celui de la mémoire pour les actions héroïques. Une majesté sans ostentation se déploie dans le Sanctus, en contraste avec la douleur d’un Agnus Dei emprunté à un chant en latin d’origine serbe.
Au moment où les révolutions russes de 1917 installent le pouvoir des Bolchéviques, les Etats-Unis entrent en guerre et une mission américaine vient apporter son aide morale au nouveau régime. Kastalsky découvre alors des musiques funéraires spécifiques, dont le Hark ! Hark my soul ! de Joseph Barnby (1838-1896) dont il reprend un thème dans le quatorzième mouvement, Rock of Ages, qui fait aussi penser à l’hymne du poète et pasteur Augustus Toplady (1740-1778) dans lequel le croyant est sauvé lors d’un orage par la main divine qui lui désigne un refuge. On y découvre encore une allusion à la Marche funèbre de Chopin. La version en quatorze mouvements s’achève ici, avec une reprise d’un motif du premier mouvement. 

Kastalsky ajoutera très vite les trois autres parties, un nouveau Kyrie eleison, un interlude subtil pour saluer les troupes hindoues, sous la forme d’un « Hymne à Indra », Seigneur du ciel dans la mythologie védique, et un Requiem aeternam en écho au mouvement initial, à l’aide de passages éthérés et fastueux. L’impression globale de ce Requiem pour les frères disparus est celle d’une aventure inspirée à portée sacrée, mais celle-ci dépasse le mode religieux et orthodoxe pour exalter le sacrifice intemporel de ceux qui ont offert leur vie pour la liberté. Dans cette optique, l’œuvre a sa place dans le mémorial international de la Première Guerre mondiale.

Pour cette vaste partition proche du romantisme, Kastalsky fait appel à une orchestration ornementée, avec ponctuation de cloches et interventions d’un orgue, qui met en valeur les chœurs très présents et nombreux dont les interventions sont récurrentes. La soprano anglaise Anna Dennis n’intervient qu’à trois reprises, dans l’Ingemisco (l’admirable texte de Thomas de Celano), le Lacrymosa et le Beati mortui, son intonation claire soulignant à merveille la douleur comme la victoire sur le destin tragique. Le baryton-basse américain Joseph Beutel est un peu plus sollicité, sa voix profonde se mêlant avec ardeur aux accents collectifs. Leonard Slatkin emmène ses vastes troupes orchestrales et chorales dans cette fresque sonore à laquelle il insuffle de la grandeur, de la dévotion et de la ferveur. La prise de son parfois confuse (l’effet cathédrale ?) ne laisse pas suffisamment la clarté des voix se manifester et ne rend pas hélas tout à fait justice au geste large du chef. 

Kastalsky a écrit aussi en 1917 une adaptation réduite, exclusivement chorale, de ce Requiem. Exécutée par The Clarion Choir sous la direction de Steven Fox, elle figure depuis deux ans au catalogue Naxos (8.573889). A noter également, dans la série « Les Musiciens et la Grande Guerre » (Hortus 724), le volume XXIV qui contient une des versions alternatives : il y a une soprano, mais pas de baryton-basse, un chœur d’hommes et un orgue. Sous le titre « Commémoration fraternelle », il réunit des pages de Fährmann, Brewer, René Vierne et Kastalsky. Le Requiem de ce dernier, limité à douze parties, est un concert public donné à la Philharmonie de Moscou le 7 octobre 2014. 

La nouveauté Naxos dirigée par Slatkin est donc bien la première gravure mondiale du Requiem dans son intégralité. Ce témoignage ardent et plein de vénération est à découvrir.

Son : 7  Livret : 8  Répertoire : 9  Interprétation : 9

Jean Lacroix  

 

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