Ranki et Bartok

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Guillaume Lekeu : Adagio pour cordes, op. 3
Bela Bartok : Concerto pour piano et orchestre n° 3, Sz 119, BB 127
Sergey Prokofiev : Roméo et Juliette, extraits
Christian Arming direction - Dezsö Ranki piano - Orchestre Philharmonique Royal de Liège
Au piano, on parle souvent d’école française, d’école russe ou d’école américaine, et on oublie que l'un des plus belles écoles de piano vient de la Hongrie. Et quelle école ! On peut d'ailleurs faire débuter cette école à Liszt qui enseigna à Budapest et qui donna un véritable essor à l'enseignement musical hongrois; l'Académie porte encore son nom et transmet toujours la grande tradition pianistique lisztienne. Pal Kadosa était un professeur et compositeur hongrois qui a enseigné de nombreuses années à l'Académie Liszt et a formé là les compositeurs Gyorgy Ligeti, Gyorgy Kurtag et les quatre grands pianistes hongrois actuels : Andras Schiff, Zoltan Kocsis, Jeno Jando et bien évidemment Dezsö Ranki. On connaît bien Andras Schiff et Zoltan Kocsis, moins celle de Jeno Jando, grand spécialiste de l'oeuvre de Liszt, et on a parfois tendance à oublier celle de Ranki, peut-être le plus doué des quatre… Ce soir en fut la preuve encore. Qui mieux que Ranki pour jouer Bartok ? Kocsis ? Malheureusement il se consacre essentiellement à la direction d'orchestre avec le succès que l'on sait. Dezsö Ranki sans doute le seul aujourd'hui à pouvoir se targuer d'une connaissance parfaite de l'oeuvre pour piano de Béla Bartok. Le Troisième Concerto pour piano fut écrit par un Bartok malade, se sachant condamné, mais ne voulant pas laisser sa femme sans ressource. Il lui composa alors ce concerto sur mesure, une oeuvre moins robuste et épaisse que les deux concertos précédents ; c’est en quelque sorte son chant du cygne. Il eut de la peine à le finir et le ton général de l'oeuvre est assez tragique et d'une inspiration quasi mystique. L'Orchestre de Liège mené par Christian Arming parvient à montrer toutes les subtilités de l'orchestration de Bartok même si on regrette qu’il couvrait parfois inutilement le pianiste qui pourtant ne manque pas de son ni de puissance. Le jeu de Ranki est impressionnant par sa grande clarté et sa qualité d’écoute des autres instrumentistes : lorsque de courts motifs s'échangent avec quelques instruments à vents, on le sent alors soucieux du dialogue. Son toucher convient bien à cette pièce : incisif, clair, net mais aussi très chanté sans aller jusque dans le rubato ou le romantisme. Le mouvement lent (Adagio religioso) fut parfaitement réussi. On se souvient de ce mouvement lent avec Radu Lupu dans cette même salle il y a quelques mois, subjuguant par la qualité et la profondeur de ses nuances piano et sa recherche des couleurs de ces quelques accords qui débutent le mouvement. Avec Ranki, on entre dans d'autres sphères. Le jeu se fait plus simple, plus terre à terre et ancré dans le réel. Avec Lupu, on décollait du concret pour parvenir à des sonorités quasi galactiques. Ranki est objectif, naturel, sans excès de "pianisme". Pour finir le concert, quelques extraits de Roméo et Juliette de Prokofiev. Une belle énergie et de belles intentions gâchées par moments par un manque d'homogénéité du son, ce qui n'empêche pas d'apprécier les belles qualités de cet orchestre dirigé par un Arming plein de vitalité et de vigueur. Beau concert et belle idée d'inviter ce pianiste si important, admirable de probité et dont le jeu est toujours d'une grande qualité.
François Mardirossian
Bruxelles, Bozar le 8 mai 2014

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