Rare musique britannique à quatre mains, par un attachant duo
Tournament for twenty fingers. Lennox Berkeley (1903-1989) : Palm Court Waltz Op. 81 no 2 ; Sonatina en mi bémol majeur Op. 39 ; Theme and variations Op. 73. Richard Arnell (1917-2009) : Sonatina Op. 61. Stephen Dodgson (1924-2013) : Tournament for twenty fingers ; Sonata for pianoforte duet. Constant Lambert (1905-1951) : Trois pièces nègres pour les touches blanches. Emma Abate, Julian Perkins, piano à quatre mains. Novembre 2020. Livret en anglais, allemand, français. TT 69’49. BIS-2578
Quatre compositeurs britanniques du siècle dernier, l’intégralité de leurs créations à quatre mains, et des enregistrements en première mondiale pour la moitié d’entre eux : voici ce que propose ce SACD, sous une accroche et une couverture originales (design de David Kornfeld d’après une illustration de Friedrich Martin von Reibisch dans Der Rittersaal : eine geschichte des Ritterthums, Stuttgart, 1842).
Cette joute de chevaliers renvoie à la pièce qui donne son titre à l’album : ce « tournoi pour vingt doigts », le duo formé par Emma Abate et Julian Perkins l’a joué devant Stephen Dodgson sur le piano Blüthner qu’il leur a finalement légué. Une séquence de vignettes dont la dernière (A Bohemian Entertainment) signe l’inspiration, dérivée de la musique tchèque (Antonín Dvořák), tandis que l’idiome de la Sonata de 1949 relève de Leoš Janáček mais aussi de Brahms et Britten. Alors que la France d’après-guerre se lassait des quatre mains, le répertoire connut une impulsion outre-Manche, par exemple avec Lennox Berkeley qui certes avait étudié à Paris, auprès de Nadia Boulanger et Maurice Ravel. Ambiance vintage de thé dansant pour palace dans la Palm Court Waltz où se profile l’ombre de Satie ; en revanche Francis Poulenc imprègne l’écriture tour à tour chaloupée et narquoise de la Sonatina de 1954. Après ces pages raffinées, le Theme and variations de 1968 concède aux sirènes sérielles.
Le programme inclut deux compositeurs impliqués dans l’univers de la danse. Le maestro Thomas Beecham prisait le talent d’orchestrateur de Richard Arnell dont il grava le Punch and the Child en février 1952 pour CBS, bien avant la série d’enregistrements symphoniques que Martin Yates lui consacra chez Dutton. Sa Sonatina, dédiée au chorégraphe George Balanchine, remonte aux années 1950, et semble innervée par l’équilibre des ballets néoclassiques, avant que le langage tonal du compositeur ne tombe dans une certaine disgrâce à l’époque des comptoirs d’avant-garde. Enfant terrible de la scène anglaise, qui céda aux démons de la bouteille, Constant Lambert à peine sorti de l’adolescence reçut des commandes de Serge Diaghilev puis se distingua dans la fosse (Sadley's Wells au Covent Garden de Londres dans les années 1930). Il s’essaya comme compositeur, y compris dans le genre cinématographique (pour le film Anna Karénine de Julien Duvivier) et signa des écrits critiques comme A Study of Music in Decline où transparaît son goût pour le jazz. Les rythmes désinhibés et les arômes latins de Trois pièces nègres pour les touches blanches (conclues par un sautillant Nocturne) s’éprouvent sur un clavier qui, comme suggère le titre que tolérait la morale de l’époque, élude totalement les feintes.
Après s’être conjointement attaqués au répertoire classique (Carl Maria von Weber et W.A. Mozart), Emma Abate et Julian Perkins proposent ici un équipage idéalement soudé, dont le jeu élégant, techniquement impeccable, convient aux pages les plus gracieuses. On aurait seulement souhaité que les ambiances délicates soient plus creusées, que la caractérisation et l’humour soient plus poussés dans les moments qui réclament une interprétation plus en verve, par exemple le Hill-Billy ou l’Aubade. Rien toutefois qui menacerait leur travail de fins stylistes, au chevet de cet attachant projet.
Son : 9 – Livret : 9,5 – Répertoire : 7-8 – Interprétation : 8,5
Christophe Steyne
Chronique réalisée sur base de l'édition SACD