Ravel au piano et à l'orchestre avec Javier Perianes et Josep Pons

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Maurice RAVEL (1875-1937) : « Jeux de miroirs » : Alborada del gracioso, pour orchestre ; Le Tombeau de Couperin, 6 Pièces pour piano ; Concerto pour piano et orchestre en sol majeur ; Le Tombeau de Couperin, suite d’orchestre ; Alborada del gracioso, pour piano. Javier Perianes, piano ; Orchestre de Paris, direction : Josep Pons. 2019. Livret en français, anglais et espagnol. 81.05. Harmonia Mundi HMM 902326.

Ce n’est pas la première fois que Javier Perianes et Josep Pons collaborent. En 2011, avec le BBC Symphony Orchestra, ils enregistraient Les Nuits dans les jardins d’Espagne de Manuel de Falla  d’autres pièces du maître de Cadix. Ceux qui ont suivi la carrière de Perianes, artiste de l'année 2019 des International Classical Music Awards (ICMA), formé au Conservatoire de Séville, savent qu’il s’est perfectionné auprès de Josep Colom et qu’il a bénéficié de conseils d’Alicia de Larrocha ou de Daniel Barenboim. Ils savent aussi que sa discographie est riche, chez Harmonia Mundi, de prestations remarquables aussi bien dans des sonates de Beethoven ou de Schubert que dans des Romances sans paroles de Mendelssohn, dans Chopin et Debussy dont il avait exploré sur un même CD « les sons et les parfums », dans des concertos de Grieg ou de Bartok, sans oublier ses compatriotes Mompou, de Nebra, Granados ou Turina (en musique de chambre pour ces deux derniers). Ils savent enfin que ce pianiste racé manie la précision tout autant que le brio, le geste lyrique tout autant que l’art de ciseler les notes.

De l’Espagne à Ravel, ou vice-versa, il n’y a qu’un pas que Perianes franchit avec un CD intitulé Jeux de miroirs qui propose un programme à la répartition équilibrée et séduisante. Il s’ouvre et se ferme par l’Alborada del gracioso, version pour orchestre puis original pour piano. Dans le cas du Tombeau de Couperin, placé en deuxième et quatrième positions des œuvres insérées, c’est différent : piano seul, puis orchestration de Ravel. Et au milieu de tout cela, au cœur d’une gerbe déjà resplendissante, le Concerto en sol majeur. Ces choix créent une unité d’atmosphère qui permet aux interprètes respectifs de démontrer leurs affinités ravéliennes avant de se retrouver dans les trois mouvements du bouquet central. Celui-ci rappelle que l’entente entre Perianes et Pons, ici avec l’Orchestre de Paris, est celle de partenaires de goût, en pleine complicité et en pleine harmonie d’approche stylistique.

La quatrième pièce des Miroirs, écrite en 1905 et orchestrée en 1919, l’Alborada del gracioso, aubade d’un bouffon qui veut s’attirer les faveurs d’une jeune fille, est empreinte de suggestions sonores raffinées que Ravel magnifiera de façon brillante lorsqu’il les revêtira de leur parure orchestrale. A la tête de la phalange parisienne, Josep Pons en traduit les couleurs rutilantes, tandis que Perianes, en solo, combine les contrastes de sensualité et d’ironie. Quant à la production pianistique de la période de la première guerre mondiale, Le Tombeau de Couperin, dont Ravel n’orchestrera que quatre numéros sur six en 1919, il est servi par Perianes avec une sonorité généreuse, sensible à ces hommages dédiés aux amis morts au combat, mais aussi, en filigrane, à la musique française du XVIIIe siècle. Il n’appuie pas le trait, laisse respirer son jeu par le biais des sentiments exprimés. Dans la version orchestrale, Pons travaille la fluidité et la plasticité de la nomenclature instrumentale avec chaleur et légèreté, conscient de la profonde humanité qui guide l’inspiration et la démarche du compositeur. 

Le Concerto en sol majeur de 1931 est donc placé au centre de ces effets de miroirs, comme une offrande commune du pianiste et de l’orchestre au génie de Ravel, dont ils soulignent le caractère classique au niveau de la structure, et original dans le domaine de l’écriture, habile, dramatique et lyrique. Le jeu de Perianes, au-delà de la technique contrôlée, est sans effets inutiles, d’une souplesse et d’une aisance qui semblent toujours en relance. On sent qu’il peaufine l’intimité et les couleurs sans excès, leur insufflant cet élan qui sert bien les deux thèmes contrastés de l’Allegramente ; il leur rend cet aspect de « divertissement » auquel Ravel avait d’abord songé comme intitulé pour sa partition. Dans l’Adagio assai, Perianes joue la carte du naturel sobre et non appuyé, ce qui donne à cette ample page sa saveur élégiaque. Son Presto final est enlevé avec brio et vivacité, même si la volubilité aurait pu être plus exubérante. Josep Pons est en accord avec cette conception ; il laisse la bride à l’orchestre qui témoigne de la qualité de ses pupitres tout comme de la lisibilité et de la finesse de son engagement. 

Ce très beau CD, enregistré en mars 2017 à la Philharmonie de Paris, vient aisément se classer parmi d’autres versions du XXIe siècle qui ont séduit les mélomanes, celles de Pierre-Laurent Aimard avec Boulez ou de Jean-Efflam Bavouzet avec Tortelier, par exemple. On adhère au projet des premières lignes du livret : « Ces « jeux de piano » sont passionnants car ils nous permettent de comparer les versions pianistiques originelles de plusieurs compositions essentielles de Maurice Ravel avec les orchestrations qu’il en a réalisées. D’autre part, le Concerto en sol majeur est un bel exemple de la façon dont Ravel combine le piano et l’orchestre, aussi bien lorsque le piano est intégré dans la sonorité globale que lorsqu’il joue son rôle traditionnel de soliste. » Ces jeux de miroirs s’inscrivent dans la perspective de la subtilité et du charme de cet univers ravélien dont on ne peut décidément pas se lasser.

Son :  9 - Livret :  9 - Répertoire : 10 - Interprétation : 9

Jean Lacroix

 

 

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