Rémy Ballot, au service de Bruckner  

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Le chef d’orchestre Rémy Ballot est reconnu pour son travail au service de l'œuvre d’Anton Bruckner. Alors qu’il vient d’être primé par l’American Bruckner Society, le label Gramola fait paraître en coffret son intégrale des symphonies enregistrée au concert dans le cadre de la basilique St Florian (Gramola). A ces occasions et en prélude à l’année Bruckner 2024, Crescendo Magazine s’entretient avec ce musicien.  

Qu’est-ce qui vous a, en tant que musicien né en France, orienté vers Bruckner au point d’enregistrer ses symphonies ? Ce compositeur n’est pourtant pas celui que l’on associe le plus à l’esprit français ? 

On pourrait dire que pour les Autrichiens, c‘est une musique typiquement „Autrichienne“. Dans la région de Haute-Autriche par exemple, elle coule tout particulièrement dans leur veine ! 

J’ai découvert Bruckner à travers Celibidache, lorsque j’étudiais avec lui à Paris. Encore étudiant, j’ai voulu très vite me confronter avec ce compositeur et décidai avec mon orchestre parisien de l’époque, l’orchestre FAE (Frei aber einsam), de jouer une version du Quintette à cordes pour orchestre, ne pouvant bien sûr pas réunir l’effectif pour une grande symphonie. J’aurais bien évidemment  rêvé de diriger la 8ème ou la 9ème à l’époque ! C’était en 1999…il m’a fallu attendre jusqu’en 2011 pour que je puisse diriger la 4ème pour la première fois. Par ailleurs, ma première invitation de l’intendant des Brucknertage Klaus Laczika, qui découvrit, par d’heureux hasards, mon affinité pour Bruckner à l’écoute de l’enregistrement du  “quintette parisien” de mes débuts. Correspondant très fortement à ses idéaux et critères musicaux, il tenait absolument à me voir au pupitre dans son Festival. Puis à partir de 2013 -Dennis Russell Davies ayant dirigé l’édition 2012- est née l’idée d’un cycle des symphonies après le succès tout particulier de la 3ème symphonie dans sa version originale. L’enregistrement du concert était au départ uniquement destiné au archives du Festival. Richard Winter, producteur du label viennois Gramola, fut conquis et décida de le publier. A ma grande joie et surprise, le disque a été primé par la presse. Sur ce modèle s’est construit peu à peu le cycle de manière organique. Par le fruit du hasard…

Quelle est, pour vous, la place de Bruckner dans l’Histoire de la musique ? 

Il est pour moi l’aboutissement de l’art symphonique et une sorte de synthèse des courants musicaux constituants l’histoire de la musique jusqu’à lui. Dans la tradition beethovénienne, bien évidemment augmentées, ses symphonies renferment un grand nombre d’influences tels que le grégorien, Palestrina, le contrepoint d’un Bach, le folklore autrichien, des harmonies wagnériennes etc. Mahler ou Sibelius pour ne citer qu’eux, se sont fortement inspirés de ses symphonies. Sans Bruckner, l’histoire de la symphonie n’aurait pas eu le même développement au XXe siècle.

D’un certain point de vue, même si l’on peut retrouver ses racines, Bruckner reste un phénomène à part dans l’histoire de la musique et son style est presque intemporel. „Un gothique perdu au 19ème siècle“ disaient certains. Pour moi, il n’appartient en définitive à aucune lignée. Et, un fait intéressant, il n’a pas composé d’opéra ou de concertos.Tous ces aspects peuvent le rendre sans doute „hermétique“ pour certains. Il a transcendé le temps et l’espace tout en gardant le principe de la rhétorique formelle des classiques viennois. 

Votre intégrale des symphonies de Bruckner est enregistrée en concert à St Florian, pourquoi enregistrer “live” ces symphonies. Est-ce que c’est un hommage à Sergiu Celibidache qui refusait les enregistrements studios ? 

Un enregistrement „live“ à sûrement plus „d’influx musical“ comme on le sait. Mais la raison est purement pragmatique, comme je le disais, il s’agissait au départ d’un archivage du festival. Réalisé de manière minimaliste et „sans filet“ -seulement 5 microphones- dans le but de restituer un résultat des plus objectifs possible et l‘acoustique de la basilique. Sur cette base, on a publié chaque année les enregistrements sur CD. L’analogie avec le concept de Celibidache est une coïncidence, si j’ose dire.

Dès que l’on parle de Bruckner, la question des éditions est centrale. Dans le cadre de votre intégrale, comment avez-vous sélectionné les différentes éditions enregistrées ? 

Chaque année, les Brucknertage se dédient à une symphonie et un symposium se tient à cette occasion, avant le concert symphonique final du festival. Les spécialistes les plus éminents y apportent les nouvelles „découvertes“ et les révisions des plus précises. Notamment avec les éditeurs de la nouvelle „Bruckner Gesamtausgabe“, Benjamin Korstvedt, Paul Hawkshaw, William Carragan und David Chapman. La décision des versions s’est toujours prise sur l’impulsion de ceux-ci en cours de travail sur ces nouvelles éditions et après mûres réflexions.  Mais toujours avec un critère central : quelle aurait été la volonté de Bruckner ?

Vous avez également été chargé de donner la première au concert de la nouvelle édition critique de la Symphonie n°0, une œuvre bien trop négligée. Qu’est-ce qui vous a poussé à accepter ? Qu’est ce qui vous intéresse dans cette partition ? 

Ça a été pour moi premièrement un immense honneur. Cette symphonie est malheureusement sous-estimée. Grâce à la nouvelle édition de David F. Chapman, je pouvais découvrir le texte épuré des erreurs de la version „usuelle“ et sans les indications qui peuvent parfois porter à confusion au niveau de l’interprétation comme certains changements de tempo par exemple. Redonner à cette symphonie une place de choix parmi ses sœurs a été un objectif extrêmement stimulant pour moi et j’espère y être parvenu. 

L’été prochain, dans le cadre des St Florianer Brucknertage, vous dirigerez la Symphonie n°9 avec les esquisses du mouvement final. Quelle est votre opinion sur les différentes complétions de l'ultime mouvement inachevé de la cette symphonie ? Comment allez vous permettre au public d’appréhender ces éléments musicaux ?   

Avec l’aide du musicologue Felix Diergarten, nous allons présenter les fragments en nous appuyant sur ce que Bruckner a écrit et achevé de sa main. Après un exposé de Felix Diergarten, seront joués les fragments. Puis suivront, après une courte pause, les 3 mouvements de la symphonie. Toutes les complétions ont leurs valeurs, seulement nous connaissons la formidable faculté de Bruckner à sans cesse repousser les limites. Lorsqu‘on observe les révisions de ses symphonies on s’aperçoit qu’il avait un sens aigu des proportions et de la continuité musicale. Les forces mises en mouvement dans la 9ème sont pour moi incommensurables et seul son esprit de génie aurait pu trouver „la solution“ et par ailleurs concevoir la Coda appropriée à ce monument.

Vous avez également cofondé avec Norbert Täubl du Philharmonique de Vienne, l’orchestre Klangkollectiv Wien. Est-ce que vous pouvez nous présenter cet ensemble et ses projets ?  

L’idée de cet ensemble vient du fait que le répertoire „classique“ disparaît toujours plus des concerts des grands orchestres „modernes“ au profit des orchestres spécialisés. Cette littérature est pour nous essentielle pour tout musicien digne de ce nom. Dans la tradition viennoise, „Wiener Klang“ , nous essayons, avec les moyens esthétiques actuels, de redonner une fraîcheur à ce répertoire en s’appuyant  sur l’architecture et le caractère sémantique, sans ignorer les courants interprétatifs que ce répertoire à connus ces dernières décennies. L’aspect „apollinien“ de cette musique nous est cher, et nous essayons avant tout de mettre les proportions idéales de ces chefs-d'œuvre en exergue. Nous nous sommes depuis établis en résidence à la salle de radiodiffusion autrichienne dans un cycle de concert. Plusieurs albums, de nouveau enregistrés en live, ont vu le jour avec des oeuvres de Schubert, Haydn, Beethoven. Dans le courant de l’année 2024 paraîtra notre prochain disque consacré aux Symphonies n°3 et n°5 de Schubert. Cette année nous avons eu la joie de nous produire à l’Elbphilharmonie de Hambourg ainsi qu‘aux Prinzregententheater de Munich. D’autres tournées sont en projet ! 

Le site de Rémy Ballot : https://remyballot.com/

Le site des St Florianer Brucknertage : https://www.brucknertage.at/programm/

A écouter :

Anton Bruckner (1824-1896)  : Symphonien Nr. 0-9; Altomonte Orchester St. Florian, Oberösterreichisches Jugendsinfonieorchester, Rémy Ballot. 2013-2022. 1 coffret  Gramola 99311.

Crédits photographiques : Reinhard Winkler

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot

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