Saxophobia avec Chad Smith et John Wilson

par

Rudy Wiedoeft (1893-1940) : Sax-O-Trix, Valse Mazanetta, Saxophobia, Valse Llewellyn, Sax-O-Phun, Cloudy Days, Saxema, Saxarella, Valse Vanité (arrangements de Lanny Meyers, Dan Higgins et Andrew Cottee) ; Dans l'Orient et Valse Sonia (avec Hugo Frey ; adaptations de Lynette Wardle) ; Rubenola (avec Hugo Frey ; transcription de Chad Smith, première mondiale). Victor Herbert (1859-1924) : Kiss Me Again, extrait de Mlle. Modiste (arrangement d'Andrew Cottee). Justin Ring & Frederick Hager (transcription pour saxophone de Rudy Wiedoeft) : Gloria ; Danse Hongroise (arrangement d'Andrew Cottee). Earl Carroll : Canary Cottage — One Step (transcription de Dan Levinson). Irving Berlin (1888-1989) : You Forgot to Remember (arrangement d'Andrew Cottee). Chad Smith, saxophone alto et C melody ; Mikaela Bennett, soprano ; Lynette Wardle, harpe ; Dalton Ridenhour, piano ; Justin Quinn, banjo ; Andy Wood, trombone ; Matt Skelton, batterie ; Sinfonia of London, John Wilson, direction ; John Mills, violon solo. Avril 2025. Livret en anglais. 1 SACD hybride Chandos CHSA 5390.

Encore un John Wilson : le chef britannique, grand connaisseur des musiques américaines des années 1920-1930, nous livre avec ce nouvel album un projet particulièrement original — le portrait discographique d'un musicien complètement oublié aujourd'hui, le saxophoniste américain Rudy Wiedoeft (1893-1940). Vedette phonographique des Années folles, premier virtuose classique du saxophone à s'être imposé auprès du grand public — au point que le crooner Hubert Vallée lui doit son prénom d'artiste, Rudy —, Wiedoeft fut balayé par la génération jazz suivante et n'a jamais retrouvé, depuis, une place dans les catalogues de la musique dite savante. C'est cette lacune que vient combler, à l'initiative du saxophoniste américain Chad Smith, ce disque de dix-huit numéros qui restituent à une esthétique disparue toute son élégance et sa vivacité premières.

John Wilson aborde ce répertoire avec cette intelligence stylistique qui refuse à la fois le trémolo nostalgique et l'ironie distanciée. Sa direction écoute Wiedoeft, en défend l'élégance kreislerienne — car il y a bien plus de Kreisler que de Bechet dans cette écriture — et lui restitue une dignité de partition à part entière, avec le même soin de la phrase, la même exigence de tenue rythmique, le même sens du rubato discipliné qu'il apporterait à toute autre page de son répertoire. Aucune condescendance ici, aucun clin d'œil rétro : juste la conviction, chevillée au corps, qu'aucune musique n'est par nature légère et que le seul critère qui vaille est celui de la qualité d'exécution.

Autour de lui, le Sinfonia of London confirme, s'il en était encore besoin, son statut de formation d'élite. Les cordes rondes et disciplinées, les bois pointus, les cuivres élégants — dont on avait déjà mesuré l'excellence dans les albums français, russes ou américains du couple Wilson-Chandos — trouvent ici un terrain d'exercice dont l'apparente simplicité est en réalité redoutable : le dance-band sound des Années folles suppose une précision d'attaque, une souplesse de balancement et une culture stylistique que les phalanges symphoniques traditionnelles laissent souvent démunies. John Mills, l'un des deux leaders de l'orchestre, tient la partie de violon solo — présente notamment dans Rubenola et Canary Cottage — One Step — avec cet alliage de rigueur et de swing léger qui caractérise l'ensemble depuis sa refondation en 2018.

Le soliste, Chad Smith, est l'âme du projet et sa parfaite incarnation : formé au conservatoire mais familier des fosses de Broadway et des studios hollywoodiens — on l'entend, entre autres, dans les partitions de Star Wars et des Simpson —, il possède exactement les deux répertoires nécessaires : la culture classique du son, la connaissance vernaculaire de l'idiome américain de dancing. Son C melody saxophone — cet instrument disparu, accordé en ut entre l'alto en mi bémol et le ténor en si bémol, que Wiedoeft avait fait sien — révèle une couleur claire, un rien nasale, presque parlante, dont nos oreilles contemporaines ont perdu l'habitude et qui donne à ces enregistrements leur teinte historique unique. La Valse Vanité, la Saxarella, le fameux Saxophobia qui donne son titre à l'album trouvent sous ses doigts cette virtuosité ornementale — staccato piqué, vibrato court, portamenti mesurés — qui fit la signature de Wiedoeft.

Le programme se distingue par une intelligence de construction dont il faut louer les architectes. La monographie Wiedoeft — dix-sept titres du maître dans des orchestrations pour la plupart signées Lanny Meyers, complétées par les adaptations pour saxophone et harpe de Lynette Wardle (Dans l'Orient, Valse Sonia) et par les arrangements d'Andrew Cottee et Dan Higgins — est ponctuée par trois ouvertures très bienvenues : deux chansons magnifiquement défendues par la soprano Mikaela Bennett — Kiss Me Again de Victor Herbert, tiré de l'opérette Mlle. Modiste (1905), et You Forgot to Remember d'Irving Berlin —, qui rappellent l'ancrage vocal du répertoire et l'unité de ce Broadway pré-jazz avec la scène lyrique ; et un Canary Cottage — One Step en petite formation de dance band d'époque (violon, banjo, trombone, batterie, piano), reconstitution qui restitue avec un tact rare le grain sonore des salles de bal new-yorkaises de 1917. La Rubenola (Wiedoeft & Hugo Frey), transcrite par Chad Smith lui-même pour saxophone alto, violon et piano, est présentée en première mondiale au disque. Le tout se referme sur un bonus track charmant : une version de Saxophobia avec introduction parlée, clin d'œil à la mise en scène phonographique des cires acoustiques d'origine.

Reste la prise de son, réalisée au Susie Sainsbury Theatre de la Royal Academy of Music à Londres. Chandos y confirme le niveau technique exemplaire qui fait sa marque : équilibre orchestre-soliste d'une justesse parfaite, présence du saxophone sans agressivité, spatialisation d'une lisibilité totale.

Son : 10 — Livret : 9 — Répertoire : 9 — Interprétation : 10

Pierre Jean Tribot

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