Séduisant livre-disque pour découvrir les recueils polyphoniques de la Renaissance en Loire

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Ma Dame tresgente et belle. Polyphonies courtoises des « Chansonniers du Val de Loire ». Œuvres de Johannes Ockeghem (c1410-1497), Antoine Busnoys (c1430-1492), Guillaume Dufay (c1400-1460), Firmin Caron (fl c1460-1475), Barbingant (fl c1445-1460), Walter Frye ( ?-c1475) etc & anonymes. Diabolus in Musica. Axelle Tamby Bernage, superius. Alban Robert, superius, contreténor altus. Raphaël Boulay, ténor. Romain Bockler, contreténor bassus. Marie-Domitille Murez, harpe. Freddy Eichelberger, clavicythérium. Nicolas Sansarlat, rebec, vièle. Bor Zuljan, luth. Disque et livre de Jane Alden, en anglais et français ; paroles en langue originale, traduction en anglais. Avril 2024. 65’09’’. Bayard Musique 308 696-2

S’avérait d’un tout autre poids le pavé dévolu au « Cordiforme » de Jean de Montchenu (Société française de musicologie, 1991) dans l’édition critique de David Fallows, qui avait collaboré au complet enregistrement par le Consort d'Anthony Rowley (L’Oiseau-Lyre, 1979). Compilé vers 1470 pour un ecclésiastique proche du Duc de Savoie, ce parchemin relié en forme de cœur rassemblait une quarantaine de titres tels qu'on les chantait de part et d'autre des Alpes (un tiers sont en Italien). Hormis les articles de dictionnaire, les notices discographiques et les études universitaires, –bon nombre anglophones d’ailleurs, les ouvrages de vulgarisation en Français consacrés aux polyphonies profanes de la Renaissance restent rares. Voire inédits dans le format que propose la maison Bayard, aisé à parcourir, agréable à consulter.

C’est dire l’intérêt de la présente publication, couplant un CD et un élégant livre, richement iconographié, aussi didactique qu’accessible au néophyte. Le sujet se concentre sur les « Chansonniers du Val de Loire » : un prestigieux legs désigné sous l’appellation de leur ancien détenteur ou leur lieu de préservation. Longtemps réduit à cinq recueils (Copenhague, Dijon, Wolfenbüttel, plus les Laborde et Nivelle respectivement archivés à Washington et Paris), le périmètre s’est élargi depuis une dizaine d’années à un sixième dit « de Louvain », intégralement enregistré par l’ensemble Sollazzo pour le label Passacaille.

Inscrit dans une éclairante historicité, le texte de Jane Alden revient d’abord sur les racines médiévales du fin’amor, la diffusion des Livres d’heures, –liturgie à usage privé où la dévotion emprunte parfois au laïc, perméabilisant les sphères. Ainsi l’Ave Regina de Walter Frye, dont le culte marial se lie à l’éthique courtoise comme un pont mystique entre terre et Ciel. Ces manuscrits s’illustrent d’images documentant les mœurs à la fin du Moyen Âge, et préfigurant la quotidienneté des Chansonniers. Après le contexte de la Guerre de Cent ans, la royauté s’ancra dans la vallée ligérienne, et avec elle une concentration de chanteurs. À son retour en France, Charles d’Orléans s’établit à Blois, y attirant les artistes. Dans la région, Louis XI (1423-1483) maintint la cour et à l’entour des cénacles où la noblesse de vieux lignage se mêla à la naissante bourgeoisie. Notaires bibliophiles, secrétaires aussi lettrés que l’exigeait leur activité : autant de commanditaires pour les poètes et musiciens.

 

C’est dans ce cadre fertile que l’on situe les six Chansonniers, dont la taille est inversement proportionnelle à leur valeur patrimoniale. Autant de vadémécums qui tiennent dans une main, mais transmettent à la postérité un précieux héritage : près de trois cent chansons dont un large tiers ne se trouvent que dans une seule source. On se doute que pareilles collections, à l’instar de nos playlists, s’apparentaient à un best of, par les célèbres auteurs de la seconde moitié du XVe siècle. L’ancienne génération des Gilles Binchois et Guillaume Dufay y côtoie l’émergence de Johannes Ockeghem et Antoine Busnoys, qui sont les deux compositeurs les mieux représentés, parmi d’autres anonymes que les spécialistes surent démasquer ou qui résistent encore à l’identification.

Dans ce fonds, Diabolus in Musica puise dix-sept pièces, présentées en détail et assorties d’une reproduction visuelle de leur source (pages 28-41). Sous l’hypothèse que le chant accompagné ne fût pas encore généralisé à l’époque de ces pages polyphoniques, la réalisation choisit de dissocier les exécutions a capella et d’autres confiées à un pertinent consort de cordes pincées et frottées (harpe, vièle, rebec, luth et clavicythérium). L’interprétation de certains morceaux opte toutefois pour une juxtaposition des deux effectifs : introduction instrumentale pour l’Ave Regina suivie du modèle vocal ; Je ne fays plus d’abord chanté puis repris par Freddy Eichelberger, bientôt rejoint par les embellissements de Marie-Domitille Murez.

Parmi l’anthologie, on distinguera J’ay prins amours a ma devise, succès populaire que tournent en dérision les paroles du rondeau J’ay prins deux pous a ma chemise. Même si la mélodie diffère, ces amusants jeux de mots n’échappaient guère aux auditeurs contemporains. Une autre intelligence s’exprime dans l’écheveau combinatoire d‘On a grand mal par trop amer / On est bien malade. Autre ingéniosité : le resserrement des entrées en canon, dans Helas m’amour. Le récital se referme par une grivoise facétie, que son titre Le Joli tetin traduit assez !

L’équipe réunie autour de Nicolas Sansarlat compte des noms souvent vantés dans nos colonnes (Romain Bockler, le luth de Bor Zuljan), des vétérans non moins admirés (Raphaël Boulay). Au faîte de ce répertoire, de ses codes comme de ses exigences techniques, l’expertise collective l’investit avec subtilité. L’écoute garantit un plaisir convaincu et séduit. La spacieuse acoustique du temple de Crest lui fournit un prégnant écrin sonore, capté en plein relief. S’instruire par le livre, se charmer par l’écoute : cette parution offre un vivant avatar de ces pragmatiques Chansonniers, propice comme eux à régaler l’œil, l’oreille, et l’esprit. Un exemplaire objet de mémoire, bel et bon, que briguera tout mélomane féru de la lyrique franco-flamande. Ou même le simple amateur curieux de ce trésor poético-musical, reflet d’un art de vivre sous les Valois… en un temps où les châteaux associaient le fleuve à leur gloire.

Christophe Steyne

Son : 9,5 – Livre : 10 – Répertoire & Interprétation: 9,5

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