Sir Colin Davis à Boston : un legs Philips enfin rassemblé

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Jean Sibelius (1865-1957) : Symphonies n° 1 à 7 ; Finlandia ; Tapiola ; Le Cygne de Tuonela ; La Fille de Pohjola ; Valse triste ; Suite Karelia ; En Saga ; Concerto pour violon op. 47 ; Six Humoresques op. 87 & 89. Franz Schubert (1797-1828) : Symphonies n° 8 « Inachevée » et n° 9 « Grande » ; Rosamunde (extraits). Felix Mendelssohn (1809-1847) : Symphonie n° 4 « Italienne » ; Le Songe d'une nuit d'été (extraits). Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Ouverture solennelle 1812 ; Roméo et Juliette ; Concerto pour piano n° 1. Edvard Grieg (1843-1907) : Concerto pour piano. Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour piano. Claude Debussy (1862-1918) : La Mer ; Nocturnes. Salvatore Accardo, violon ; Claudio Arrau, piano ; Boston Symphony Orchestra et London Symphony Orchestra (Concerto pour violon de Sibelius), Sir Colin Davis. 1975-1982 Notice en anglais. 13 CD. Decca Eloquence 4847627.

Il y a quelque chose d'éminemment paradoxal dans la trajectoire américaine de Sir Colin Davis (1927-2013). Après ses débuts triomphaux à Boston en 1967 (Berlioz, Stravinsky, Dvořák), l'orchestre lui propose sa direction musicale. Il décline pour rester à Covent Garden. Le poste reviendra à Seiji Ozawa. Mais Davis revient inlassablement sur les bords de la Charles River, et devient en 1974 Principal Guest Conductor — fonction qui donnera lieu à une décennie d'enregistrements Philips dont seul le cycle Sibelius a, jusqu'ici, traversé les rééditions sans s'effacer. Eloquence remédie enfin à cette injustice.

Un Sibelius de référence. Le cycle gravé entre 1975 et 1980 demeure l'un des sommets de la discographie sibélienne. La singularité tient à un équilibre rare : Davis refuse à la fois le pathos nordique et l'objectivisme glacé. La Quatrième, sans doute la plus accomplie du cycle, atteint cet état de méditation austère qui définit l'essence du Sibelius mature. La Sixième, modale et limpide, bénéficie d'une transparence dont le Boston Symphony d'alors avait le secret. Tapiola y conjure une nature sublime et inquiétante sans grandiloquence.

Or, choisir Boston pour cette intégrale relevait quelque part de la gageure. Munch l'avait tourné vers Berlioz et Debussy ; Monteux y avait perpétué le répertoire russe et français ; Leinsdorf avait privilégié l'axe germano-viennois. Aucune tradition sibélienne préalable. Davis devait enseigner Sibelius à ses musiciens — et cette acclimatation fut perçue dès les premiers concerts comme l'avènement d'une nouvelle école. La comparaison avec les cycles américains contemporains éclaire la singularité bostonienne. Le Bernstein new-yorkais (Columbia, 1961-1967) propose un Sibelius incandescent, minéral, presque abrasif, d'une urgence subjective quasi expressionniste. Ormandy à Philadelphie — héritier d'une tradition sibélienne fondée par Stokowski dès les années 1930 — offre une opulence sonore fabuleuse, des cordes soyeuses, un Sibelius hédoniste et sensuel. Entre ces deux pôles, Davis trace une troisième voie : classiquement structuré, attentif à l'architecture, ancré dans la pulsation et la ligne longue. Boston y trouve, paradoxalement par défaut de tradition, une virginité qui se révèle être un atout.

Un Debussy absolument extraordinaire. La Mer impose une lecture où la précision rythmique prime sur le brouillard impressionniste, déployant une dramaturgie de la vague qui rappelle la filiation française remontant à Berlioz. Mais ce sont les Nocturnes qui constituent le sommet de l'album. La précision quasi orfèvre de Davis y cisèle l'incroyable palette de nuances : Nuages en demi-teintes d'une transparence presque irréelle, Fêtes d'une scansion implacable, Sirènes où le chœur féminin s'intègre comme une couleur instrumentale supplémentaire. Sans détour : sans doute l'une des plus fabuleuses lectures des Nocturnes jamais gravées, à ranger aux côtés de Cluytens, Inghelbrecht et Boulez première manière — voire au-dessus, par cette articulation rare entre rigueur structurelle et incandescence poétique.

Un classique discographique : le Grieg/Schumann avec Arrau. Près d'un demi-siècle après leur gravure, ces lectures n'ont pas pris une ride. Schumann d'une intériorité méditative, Arrau dialoguant avec Davis comme un partenaire de chambre, l'Andantino atteignant cette suspension du temps qui définit le grand Schumann. Grieg échappant à la mièvrerie nordique : juste mesure entre élan rhapsodique et noblesse de phrasé, Adagio confessionnel, finale d'une retenue aristocratique. À inscrire aux côtés des autres grands enregistrements quasi contemporains — Kovacevich/Davis (BBC SO, Philips, 1971-72) et Lupu/Previn (LSO, Decca, 1973) — qui partagent cette même conception chambriste, refusant le concerto-spectacle au profit du concerto-dialogue. Que Davis ait été le partenaire orchestral de deux de ces trois sommets en dit long sur sa qualité d'accompagnateur.

Les autres pépites. Le Roméo et Juliette de Tchaïkovski est une révélation : Davis y aborde le compositeur en cousin de Berlioz, romantisme du nerf plutôt que du pathos, énergie tendue plutôt que largeur de son. La Grande de Schubert observe l'intégralité des reprises — choix musicologique audacieux pour 1981. L'« Italienne » de Mendelssohn est solaire et généreuse sans lourdeur. Le concerto Sibelius avec Accardo (au LSO) est aristocratique et tendu.

Au-delà du legs interprétatif, le coffret constitue aussi un document technologique : commencée en janvier 1975 dans l'éclat ultime de la quadraphonie analogique Philips — dont les sessions Sibelius 5 et 7 furent précisément le chant du cygne —, la série s'achève sept ans plus tard, en mars 1982, par le premier enregistrement numérique du cycle, ce Debussy d'anthologie. Sept années qui condensent à elles seules le basculement de toute une époque sonore. »

Verdict. Pour le cycle Sibelius, pour des Nocturnes d'anthologie et pour un Grieg/Schumann qui reste une référence absolue, ce coffret est indispensable.

Pour la redécouverte d'un Davis bostonien plus ample qu'on ne le croyait, il s'impose comme un document de premier plan sur l'art d'un chef que sa modestie même a parfois empêché de figurer aux premiers rangs des panthéons discographiques.

Son : 10 — Livret : 9 — Répertoire : 10 — Interprétation : 10

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