Haydn avec Giovanni Antonini, Mozart avec Julien Chauvin : deux parutions symphoniques chez Alpha

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Haydn 2032 no 18. Il Maestro di Scuola. Joseph Haydn (1732-1809) : Symphonies en mi majeur, mi bémol majeur, ut majeur, Hob.I:29, 55, 56. Franciszek Lessel (c1780-1838) : Molto Presto [Symphonie no 5 en sol mineur]. Giovanni Antonini, Kammerorchester Basel. Mai 2023. Livret en français, anglais, allemand. 76’27’’. Alpha 1092

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Symphonie no 39 en mi bémol majeur K. 543. Sinfonia concertante en mi bémol majeur K. 364. Cosi fan Tutte K. 588, -Ouverture. Amihai Grosz, alto. Julien Chauvin, violon, direction. Le Concert de la Loge. Avril & octobre 2023. Livret en français, anglais et allemand. 60’48’’. Alpha 996

Déjà la dix-huitième étape d’une intégrale symphonique censée aboutir en 2032, pour le tricentenaire de la naissance du compositeur. Si notre décompte est exact, cinquante-six symphonies furent enregistrées en douze ans, depuis la parution du premier volume en 2014, récompensé par un Joker d’Ayrton Desimpelaere. Restent donc sept années pour aborder la cinquantaine d’opus qui complèteraient le projet, –la production va devoir accélérer la cadence pour tenir la promesse.

Chaque album est préfacé par un portfolio de grands photographes de l’agence Magnum. En l’occurrence un de ses co-fondateurs, David Seymour dit CHIM (1911-1956) dont les clichés d’enfants plantent ici le décor autour de la symphonie no 55, surnommée Le Maître d’école. Elle s’honora de quelques chefs qui au disque abordèrent peu les autres symphonies. Parmi les témoignages relativement isolés, on citera Benjamin Britten au Festival d’Aldeburgh (Decca, juin 1956), et Willem van Otterloo avec l’Orchestre de la Résidence de La Haye (DG, mai 1962), chacun couplé avec la symphonie « Les Adieux ».

On sait à quel point les étiquettes gagnent la faveur du public, surtout quand elles servent d’ancrage mnémotechnique pour les corpus abondants, quitte à ce que ces appellations, parfois posthumes et apocryphes, singularisent les œuvres face à des homologues non-(re)baptisées : combien de symphonies de Haydn, hormis les célèbres cycles de Parisiennes et Londoniennes, ne sont-elles jamais jouées ou enregistrées alors que leur intérêt musical n’est pas moindre que leurs sœurs titrées, qui représentent un tiers parmi la large centaine ?

Pour autant, cette « Schulmeister » en mi bémol majeur ne manque pas d’attrait, notamment son Adagio à variations (par paires de huit mesures) qui peut illustrer la déambulation d’un précepteur en classe. Un portrait finement caractérisé, peignant avec malice et connivence la « démarche volontairement raide et compassée d’un personnage évoluant de long en large d’un air important », selon les mots de Marc Vignal dans son pavé biographique (Fayard, 1988, page 1009). Le Final est lui-aussi construit sous une forme à variations, tandis que le Menuet valorise le violoncelle soliste. C’est le basson qui est à l’honneur dans l’Adagio de la symphonie suivante, avec trompettes et timbales, fastueuse, de grande ampleur (le Menuet fut à cette date le plus développé qu’avait écrit le compositeur) et conclue par un Prestissimo digne d’une saltarelle endiablée.

Quelques années auparavant, la 29e du catalogue Hoboken se démarquait par son Andante divisant les violons (en cela raillé comme ridicule par un critique de l’époque), par le fantomatique trio du Menuet (hâve et dénué de mélodie !) et surtout par le consécutif Presto qui, face à l’anodin premier mouvement, constitue le véritable moteur de l’œuvre. Comme le suggère la notice du CD, cultivant la métaphore avec la thématique scolaire, cette fougueuse sortie évoquerait-elle une bande de gamins qui s’échappe d’un professeur trop strict ? L’interprétation conduite par Giovanni Antonini traduit fidèlement cet effet d’exutoire : délicatesse des appuis, subtilité des couleurs, impalpable mobilité pour l’Andante, spectres rôdeurs au cœur du Menuet (1’28-2’22), avant une sortie de cours qui s’égaille avec humour.

On ne saura résister à l’énergique influx qui élance l’Allegro di molto de la 55e, aiguisant les traits sans que les archets (pourtant guère plus d’une quinzaine) ne sonnent jamais malingres. Que de finesse pour les variations de l’Adagio, ciselées par les pupitres bâlois ! Admirable suggestivité encore pour le Final brossé en demi-teintes, néanmoins zesté par les irruptions des cordes et cornistes retrouvant, sous la patine des instruments anciens et la caution du HIP, la délicieuse espièglerie du légendaire vinyle d’Hermann Scherchen avec le Wiener Staatsoper (Westminster, 1950).

Après l’idiome plutôt chambriste de cette « Maître d’école », c’est une verve autrement explosive qui éclate dès l’introduction de la 56e, dont le chef italien ne néglige aucune impulsion, quitte peut-être à surligner les assauts de brio, dans une trépidante veine Sturm und Drang. Après un Menuet aussi vif que précisément dessiné (quelle virtuosité ornementale !), l’impétueuse dramaturgie revient stimuler les transes chorégraphiques du Final, que le Kammerorchester Basel propulse comme une tarentelle, bride abattue… tout en contrariant sa fugacité par de vigoureuses ponctuations, d’étonnantes interjections (les cors 4’28-4’34). En comparaison, la méritoire lecture de Christopher Hogwood et son Academy (L’Oiseau-Lyre, juillet 1993) paraît plate et routinière.

Rare complément de programme : le décapant Final rescapé d’une symphonie de Franciszek Lessel, un des derniers élèves viennois de Haydn, que celui-ci appréciait au point de lui offrir la partition autographe de sa 56e symphonie. Ce cadeau justifie une telle invitation en fin du CD, laquelle aussi s’inscrit judicieusement dans le thème de la relation pédagogique que ce disque a choisi pour bannière. Au-delà de quelques pertinentes démonstrations de panache, c’est bien le soin porté aux divers schémas expressifs qui distingue cette nouvelle incursion haydnienne de Giovanni Antonini. On le remercie… pour cette leçon.

Un Concerto et une Ouverture (précédemment : Nozze di Figaro, Don Giovanni) en sus d’une des trois dernières symphonies : telle est la combinaison pour chaque volume de ce triptyque mozartien qui s’achève avec le présent album. La précédente parution, incluant la dramatique K. 550 en sol mineur, ne nous avait pas entièrement comblé, malgré la réussite d’Andreas Staier dans le Concerto no 23.

Voilà que cette ultime étape reconduit les mêmes atouts performatifs, voire les mêmes limites. L’effectif d’une vingtaine de cordes se situe dans la moyenne des pratiques historiquement informées d’aujourd’hui, et tend à imposer la texture du timbre sur l’osmose collective. Mais n’y perd-on une part substantielle du génie du compositeur : évidence d’élocution, mélos soyeux, épanoui sans porosité ? L’Ouverture de Cosi sonne hélas un peu maigrichonne. Mozart s’accommodait des contingences qu’il rencontrait lors de ses nombreux déplacements. Dans l’environnement viennois subsistent certaines traces de matériel d’orchestre réduit à une copie par partie de cordes, accréditant que ces partitions y fussent jouées dans ce format. On sait tout autant que le visiteur admira les larges orchestres parisiens, où est attestée l’exécution de symphonies enrôlant plusieurs dizaines de cordes.

Heureusement pour l’oreille, les couleurs du Concert de la Loge sont savoureuses. Et se plient à une vive rhétorique. Quitte à en abuser ? Simply Mozart, vraiment ? Guère quand on entend les soufflets bouffis dans l’Andante de la Sinfonia, dramatisés sans grâce. Le jeu d’Amihai Grosz (ancien altiste du Jerusalem Quartet), qu’on sent intrinsèquement sobre, est attiré dans une grandiloquente mise en scène. Le duo prend la pose, étale sa conversation galante dans un accompagnement bavard. L’intensité du pathos pouvait pourtant revêtir des atours moins théâtraux, quand on réentend quelques références discographiques, comme l’équilibre entre Isaac Stern et Pinchas Zukerman (avec Daniel Barenboim, English Chamber Orchestra, novembre 1971, CBS) ou la ductilité de Pascal Amoyal et Gérard Caussé (avec Armin Jordan, Orchestre de chambre de Lausanne, avril 1980, Erato). En tout cas, on ne saura dédaigner le Presto cravaché sec et dru, où les deux solistes n’ont qu’à filer droit, jusqu’à un paraphe virevoltant.

Dans la symphonie, un phrasé en alerte revisite le climat attendu du liminaire Adagio, le rendant plus impatient que majestueux (les gammes en dégringolade), anticipant sur un Allegro tressautant avec impulsivité, au détriment de la plénitude de l’expression. On ne se tourne certes pas vers ce genre d’interprétation pour y admirer les suprêmes équilibres d’un Joseph Krips à Amsterdam (Philips) ou les architectures marmoréennes d’un Otto Klemperer (Emi), mais une telle suractivité pourra lasser. Ce caractère bondissant nous convainc mieux dans le Menuetto que les baguettes traditionnelles tendaient à alourdir. Le matériau musical n’y est point suffisamment riche pour y risquer l’emphase : adroitement, Julien Chauvin ne laisse point traîner l’affaire, au profit d’un ludique entrain.

On apprécie tout autant tempo et accentuation pour l’Andante, sans cesse en éveil, comme couple d’amoureux dans un bosquet, frémissant d’un émoi préromantique qui annonce un pastoralisme schubertien. Énergique mais rythmiquement stable, la battue émoustille dans le mouvement final qui va radieux à l’essentiel. Globalement, malgré quelques excès de zèle et tournures émaciées, les qualités de ce disque dominent les regrets, lesquels ne seront d’aucune gêne pour qui aime les approches franches et désinhibées.

Christophe Steyne

Haydn = Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 10

Mozart = Son : 9 – Livret : 8,5 – Répertoire : 9-10 – Interprétation : 8

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