Sortilèges insolites de l’accordéon estonien, letton et polonais
Prophecy. Erkki-Sven Tüür (°1959) : Prophecy. Tõnu Kõrvits (°1969) : Danses. Pēteris Vasks (°1946) : The Fruit of Silence, arrangement pour accordéon, vibraphone et cordes par Georges Morton. Ksenija Sidorova, accordéon ; Orchestre du Festival d’Estonie, direction Paavo Järvi. 2025. Notice en anglais, en français et en allemand. 44’ 56’’. Alpha 1198.
Zbigniew Bargielski (°1937) : Quelques minutes de présence - un poème épique affirmé, pour voix et accordéon ; Ballade pour violon et accordéon ; La Ballade avec une « Dentelle de Cendre », pour accordéon et électronique ; The Ship of Fools, pour clarinette et accordéon. Maciej Zimka, accordéon ; Bożena Boba-Dyga, voix ; Maria Slawek, violon ; Piotr Lato, clarinette. 2025. Notice en polonais et en anglais. 47’ 24’’. Sarton 047.
En juillet 2025, la présence simultanée de tous les interprètes au Festival de Pärnu, sur la côte de la mer Baltique, dans le sud de l’Estonie, a permis la gravure du présent album Alpha. Cette organisation musicale, qui connaîtra sa 16e édition à l’été prochain, accueille en résidence l’Orchestre du Festival d’Estonie, fondé par Paavo Järvi en 2011, formation déjà mise en évidence à six reprises chez l’éditeur. Cette fois, le programme s’attarde à l’accordéon, trop rare dans les programmes symphoniques, et à son ambassadrice, la Lettonne Ksenija Sidorova, née à Riga en 1988, formée dans sa ville natale, avant un perfectionnement à la Royal Academy of Music de Londres. Sidorova a déjà gravé deux albums pour Alpha : un récital Piazzolla Reflections (2021) et un Crossroads (2024), où se côtoient Bach, Akhunov, Montero et Tabakova.
Le concerto Prophecy de Tüür date de 2007. Il explore la notion de voyant - celui qui voit ces choses à venir, mais que la société dans laquelle il vit dédaigne souvent, explique le journaliste musical James Jolly dans la notice qu’il signe, accompagnée de commentaires éclairants de Sidorova. Ici, les sons et les couleurs se fondent les uns dans les autres, précise-t-elle : ils sont toujours interconnectés. Un instrument, disons la clarinette, me transmet sa mélodie, et ainsi de suite. C’est comme une substance plus ou moins liquide, et l’accordéon est un caméléon parce qu’il peut vraiment imiter les autres instruments. Un « caméléon » qui crée un envoûtement : dans la partie centrale, ajoute la soliste, c’est comme si on était sous l’effet de drogues, comme si on avait mangé des champignons et qu’on hallucinait – un moment visionnaire. Technicienne hors pair, Sidorova utilise ici un accordéon à clavier, au lieu d’un instrument à boutons, où, dit-elle, la position de la main est un peu plus aisée. La partition de Tüür, colorée et mouvante, d’un modernisme accessible, insère, avec habileté, l’accordéon et le son intime et même discret qu’il émet au sein d’une orchestration riche en rythmes, qui scintille de percussions magiques, dans un climat de fascination fluide et mystérieuse. Cette splendide version éclipse par son intensité celle de Mika Väyrynen avec l’Orchestre Philharmonique d’Helsinki dirigé par Olari Elts (Ondine, 2014).
Les Danses de l’Estonien Tõnu Kõrvits, une commande pour le festival de Pärnu, créée en 2024, est le fruit d’une collaboration avec la soliste, qui a suggéré des sonorités au compositeur : dans la cadence initiale, on trouve clics ou tapotements, ou encore utilisation des touches sans le soufflet pour créer un bruissement presque fantomatique. Comme son titre l’indique, la danse, merveilleusement servie par l’accordéon, est à la fête : une passacaille, une sicilienne et une sarabande viennent ajouter à cette œuvre animée une atmosphère savoureusement populaire.
En fin de programme, Ksenija Sedorova rend un hommage à son compatriote, le Letton Pēteris Vasks, qui aura 80 ans à la mi-avril. Il s’agit d’un arrangement, par l’Anglais George Morton, d’une courte page pour chœur et piano sur des textes de Mère Teresa, qui incitent à la paix. Ces six petites minutes, pour lesquelles un vibraphone s’ajoute aux cordes et à l’accordéon, se déroulent dans un climat serein, signe de prière universelle, d’une belle élévation.
Mais pourquoi donc cet album emballant, si bien interprété (Järvi et sa phalange festivalienne sont en grande forme), qui nous entraîne dans un univers singulier, est-il si court (moins de 45 minutes !) ? Une petite frustration, qui n’empêche toutefois pas le plaisir.

L’accordéon est aussi au centre de l’inspiration du Polonais Zbigniew Bargielski, dont l’album « Fonoplasticon », paru chez Dux, avait retenu notre attention en 2023. Ici, l’univers dans lequel est plongé l’accordéon se révèle plus décapant que celui des compositeurs baltes, plus consensuel. Bargielski, natif de Lomza dans l’est de la Pologne a étudié à Varsovie, puis auprès de Nadia Boulanger à Paris, avant de vivre longtemps en Autriche. Il ne rejoindra la Pologne qu’en 2005, pour y enseigner. Quatre partitions sont ici réunies, au sein d’un programme dont la durée (47 minutes) est tout aussi insatisfaisante ; d’autres pages du compositeur pour l’accordéon auraient pu être ajoutées.
Quelques minutes de présence (2017) est une partition basée sur un poème épique de l’écrivaine polonaise Bożena Boba-Dyga, qui incarne elle-même avec talent la voix du présent enregistrement. Accompagnée par un accordéon qui dialogue avec elle, elle est présente pour un parcours de dix-sept minutes, hélas nébuleux, le texte en question n’étant pas reproduit. Ce qui est regrettable et frustrant, vu l’engagement de l’artiste, car on ne peut pas suivre avec clarté ce que la notice résume, à savoir (c’est nous qui traduisons) « l’immersion d’ un personnage solitaire dans un monde étrange, où son attention est sans cesse détournée par des pensées intercalées, avec des fragments de conversation, de l’introspection et des intrusions du monde extérieur ». On doit donc se contenter de sensations, sur lesquelles l’accordéon vient se greffer, avec vigueur, de façon sensuelle ou emphatique, la tension créée étant accentuée par la voix de la poétesse. Maciej Zimka (°1989), qui enseigne l’accordéon à l’Académie de musique de Cracovie, insuffle à l’ensemble une belle intensité.
La Ballade pour violon et accordéon (2017) est la troisième version du Concerto pour violon de 1979, déjà arrangé par Bargielski pour violon et piano. Ici, la virtuosité est permanente, le violon de Maria Slawek (°1988), une élève de Wanda Wilkomirska, virevoltant souvent dans le registre aigu et rivalisant avec l’accordéon passionné de Zimka dans un contexte émotionnel, entre lyrisme éperdu et moments de tendresse ou d’hystérie. Les interprètes sont totalement investis dans cette page envoûtante.
C’est l’électronique qui accompagne l’accordéon dans la Ballade avec « Une Dentelle de Cendre » (2024), dans un contexte mystérieux, au sein duquel les allusions funèbres (d’où le curieux titre) sont combinées dans une confrontation percussive faite de moments d’excitation ou d’anxiété, voire d’agressivité. Un univers insolite qui interpelle, un peu à la manière d’un songe éveillé, la notice évoquant même un paysage postapocalyptique, dans lequel l’accordéon est poussé dans de fortes limites techniques. La qualité de jeu de Zimka est impressionnante.
Un duo clarinette-accordéon intitulé La Nef des fous conclut l’affiche par une inspiration issue de la vision du tableau de Jérôme Bosch qui porte le même titre. Peint vers 1500, il trouve sa source dans un écrit du poète humaniste Sebastian Brant paru à Bâle en 1494, auquel Albrecht Dürer consacrera une gravure. La description des faiblesses humaines est au centre d’un échange qui n’est pas descriptif, mais narrativement évocateur d’une expression musicale de la folie. Dans un monde bousculé, avec la clarinette de Piotr Lato (°1980), échevelée, satirique et virtuose, face à l’accordéon désordonné de Zimka, qui vient ajouter de la cacophonie à l’image picturale que l’on garde en mémoire, un cri humain surgit soudain, avant un effacement dans le silence. Comme une réponse, à cinq siècles de distance, à l’ironie extravagante de Jérôme Bosch ?
CD Alpha : Son : 9 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 10
CD Sarton : Son : 8 Notice : 7 Répertoire : 8 Interprétation : 10
Jean Lacroix