Sueye Park offre au concerto pour violon de Goldmark sa chaleureuse expressivité
Karl Goldmark (1830-1915) : Concerto pour violon et orchestre en la mineur, op. 28. Jean Sibelius (1865-1957) : Suite pour violon et cordes, JS 185 ; Deux Mélodies sérieuses pour violon et orchestre, op. 77 ; Deux Humoresques, pour violon et orchestre, op. 87. Sueye Park, violon ; Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin, direction Valentin Egel. 2024/25. Notice en anglais, en allemand et en français. 65’ 37’’. BIS-2782.
Né dans une famille juive nombreuse, le Hongrois Károly (Karl) Goldmark est remarqué pour ses qualités de violoniste, lors de ses études à l’école de la Société musicale de Sopron, où Liszt donna son premier concert, à 60 kilomètres de Vienne. À partir de quatorze ans, il poursuit sa formation au Conservatoire de la capitale autrichienne, où Il passera une grande partie de sa vie. Pédagogue apprécié, il comptera Jean Sibelius parmi ses élèves, en 1890/91. Goldmark a laissé un catalogue varié : des opéras, dont La Reine Saba (1875), qui a connu un franc succès, mais n’est plus guère programmé, de la musique de chambre, des ouvertures, des pages orchestrales (Le Mariage rustique, 1877), et un Concerto pour violon (1878), qui fait partie du répertoire de grands solistes de l’instrument. Nathan Milstein, Joshua Bell ou Itzhak Perlman (version de référence en 1987 avec l’Orchestre de Pittsburgh dirigé par André Previn) en ont laissé de mémorables versions, de même que Sarah Chang ou, plus récemment, Ning Feng, qui a choisi de jouer la longue cadence d’origine.
La nouvelle parution est signée par la violoniste sud-coréenne Sueye Park (°2000), qui a remporté le XIIIe concours international Sibelius en 2025 à Helsinki. Talent précoce : dès ses quatre ans, elle étudiait le violon. Elle a poursuivi sa formation, cinq ans plus tard, avec le Suédois Ulf Wallin, à la Hochschule für Musik Hanns Eisler de Berlin. Elle compte plusieurs enregistrements à son actif, tous chez BIS, notamment les 24 Caprices de Paganini (2017), et une intégrale des œuvres pour violon et piano de Szymanowski, avec Roland Pöntinen (2023).
Le signataire de la notice, Andrew Barnett, rappelle opportunément que Goldmark écrivit son concerto à l’époque d’un âge d’or de la musique pour violon et orchestre : la décennie 1870 est celle des concertos de Brahms, de Tchaïkowsky et de Dvořák, mais aussi de la Symphonie espagnole de Lalo. Goldmark compose le sien en 1877, deux ans après le succès de La Reine de Saba. C’est une partition ambitieuse d’une quarantaine de minutes, en trois mouvements (bois par deux, quatre cors, deux trompettes, trois trombones, timbales et cordes). L’Allegro moderato initial, nourri d’éléments folkloriques hongrois, déploie un lyrisme très virtuose, au sein duquel l’influence romantique allemande est manifeste. L’Andante qui suit baigne dans un climat intimiste, raffiné et sensible, avant un troisième mouvement, Moderato-Allegro, très développé et brillant, dans un style sans cesse coloré. L’inspiration est au rendez-vous : Goldmark soigne le côté mélodique de l’œuvre et lui confère une véritable grandeur. Sueye Park, qui donne ici la version intégrale sans coupure, sert ce concerto avec une expressivité chaleureuse, une technique sans faille, et une virtuosité maîtrisée. Sa version se hisse aisément au niveau des grands prédécesseurs cités, avec le soutien de l’Orchestre symphonique de la Radio de Berlin, qui soigne les détails sous la baguette attentive de l’Allemand Valentin Egel, directeur depuis 2021 du Théâtre musical croate de Rijeka. Il offre à la soliste un partenariat souple et engagé.
Goldmark a compté Sibelius parmi ses élèves, nous l’avons dit. Le couplage avec plusieurs œuvres concertantes de courte durée du Finlandais est une bonne idée, même si, après 1891, les deux compositeurs ne se sont pas fréquentés. Composée en 1929, hors catalogue officiel de Sibelius, la Suite pour violon et cordes en trois courts mouvements est à la fois bucolique, dansante et tendre. Les Deux Mélodies sérieuses (1914/15) datent d’une période où le compositeur a des soucis financiers. Le contexte « moderato » de ces deux pièces brèves reflète ces préoccupations du moment, alors que les Deux Humoresques (1917/18), créées en même temps que la version définitive de la Symphonie n° 5 en 1919, évoquent « les épreuves de la vie et les rayons du soleil », selon les termes de Sibelius dans une lettre adressée à son ami Alex Carpelan, que rappelle la notice. Sueye Park est très à l’aise dans ces divers petits univers, sa virtuosité mesurée souligne leur lyrisme avec élégance. À vingt-six ans, la violoniste sud-coréenne confirme qu’elle figure au nombre des archets les plus remarquables de notre temps.
Son : 9 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix



