Entre galanterie et classicisme, un épatant récital de Variations au clavecin

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Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) : Variations sur un arioso en ut majeur Wq118/10 ; Variations sur Les Folies d’Espagne Wq118/9. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Variations sur La belle Françoise (sic) K.353/300f ; Variations sur Ah vous dirai-je Maman K.265/300e. Ewald Demeyere, clavecin.  2019. Livret en anglais.  63’32. SACD Challenge Classics CC72845.

Les Variations pour le Clavecin sur une Marche de M. Dressler composées par un jeune amateur, Louis van Beethoven, allaient tout juste voir le jour quand furent rédigés ces quatre cahiers, entre 1777 et 1782. Ils datent de la maturité de Carl Philipp Emanuel et de la jeunesse de Wolfgang. Ewald Demeyere a voulu les entretoiser et confronter leurs esthétiques respectives (l’Empfindsamkeit du fils Bach, le style classique de Mozart), et cela sur un même instrument : non le clavicorde ou le pianoforte, mais le clavecin. En l’occurrence un succulent spécimen sorti des ateliers d’Augusto Bonza d’après un Hemsch de 1736.

Parmi la douzaine de Variations de CPE, voici la série sur un arioso en ut majeur qui pousse loin le travail d’élaboration autour du motif. Et celles, chef d’œuvre dans ce genre, sur le prolifique thème de La Folia déjà exploré par Corelli, où l’habileté du traitement le dispute à la gravité du ton, dans une veine noble qui respecte l’idiome de la mélodie originale. Andreas Staier en avait déjà livré un exemplaire enregistrement chez DHM en 1987. Plus récemment (L’Encelade, 2013), Aline Zylberajch avait montré ce qu’on peut en tirer sur un Tangentenflügel. Tandis qu’Andrea Coen, dans le cadre d’une intégrale chez Brilliant (2015), s’en tenait au pianoforte.

La quinzaine de Variations qu’écrivit Mozart tout au long de sa vie (entre 1766 et 1791) sont plus connues, ne serait-ce qu’au travers les anciennes intégrales d’Ingrid Haebler (Philips) ou Walter Klien (Vox). On a longtemps pensé que les deux opus ici entendus se situeraient en 1778 lors du séjour parisien, alors que les recherches de Wolfgang Plath les attribuent aux années 1781 ou 1782, à Vienne où elles furent publiées. Le K.353 dériverait d’un pot-pourri de l’époque (Les Adieux de Monsieur à Madame Malbrough). Le K.265 provient d’une célèbre chansonnette en vogue dans la décennie 1760 et que Mozart a pu entendre pendant son passage en France. On la retrouvera croquée dans la Symphonie no 94 de Haydn ! Qui ne connait cet air ?!

Ces miniatures mozartiennes, choisir le piano tend à les enrober à la dragédière, leur offrant ce brillant, cette lisse enveloppe, cette rondeur de bonbon qui les rend aimables, parfois jusqu’à la caricature. Le clavecin restitue à ces pages leur croustillant, leur pétillement, et des textures grillées à sec. Au sein de sa riche discographie, on a admiré Ewald Demeyere, professeur à l’IMEP de Namur, dans des répertoires plus châtiés (son remarquable album Tears chez le même label) : on se réjouit ici de l’entendre nous régaler d’une telle anthologie. Tant en expressivité (le dosage des retards dans Bach) qu’en crépitement, la virtuosité s’allie à la sensibilité, au service d’un récital récréatif et ingénié qui magnifie l’invention des deux compositeurs et en corse les séductions. Tout en évitant les pièges de l’anecdotisme et de la gesticulation. Les moments virevoltants profitent d’un jeu assez serré pour éviter le décousu, et partout l’intelligence du phrasé élève le propos, sans retrancher un carat de malice pour la comptine en caramel du Salzbourgeois. Un plein programme de Variations, qui ressasse l’inventaire des formules, pourrait lasser. Or l’éventaire de procédés devient sous ses doigts un magasin de gourmandises. Pour gourmets, semble promettre l’austère pochette. Si vous craignez un vain déballage de rhétorique, parodions l’aphorisme de Gustave Le Bon : ces vertus se vengent des contraintes qu’elles s’imposent par l’appétit qu’elles inspirent. On regrette seulement que la plagination (quatre pistes) ne permette pas un accès direct à chaque variation. Nous voilà réfrénés de puiser à notre aise dans le bocal à sucreries ! Friandise ? Au vu de ces opus, on escomptait artisanat de confiseur, nous voici en présence d’un maître torréfacteur. Qui tire le meilleur de ces fèves dont on n’attendait pas tant de goût, et de bon goût. Les narines sont comblées avant le palais, qui peut prolonger en bouche les arômes. Le fumet, les saveurs ! Intenses, on craque… 

Christophe Steyne

Son : 10 – Livret : 8 – Répertoire : 9 – Interprétation : 10

 

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