Tālivaldis Ķeniņš, l'exil et la fugue

Gidon Kremer and Friends. Homage to Tālivaldis Ķeniņš. Tālivaldis Ķeniņš (1919-2008) : Aria per corde, Concertino barocco « Omaggio à J. S. Bach », Sonate pour violoncelle et piano (finale), Quatuor avec piano n° 1, Concerto pour violon, violoncelle et cordes (mouvement lent), Colloquens patriae, Quintette pour piano et cordes. Gidon Kremer, violon, Madara Pētersone, violon, Zane Kalniņa, violon, Katrīna Anna Pelnēna, alto, Jevgēnija Frolova, alto, Luka Coetzee, violoncelle, Magdalena Ceple, violoncelle, Pēteris Čirkšis, violoncelle, Iurii Gavryliuk, contrebasse, Andrius Žlabys, piano, Andrejs Osokins, piano, Rihards Plešanovs, piano. Kremerata Baltica Nonet. 2024 et 2025. Livret en letton et anglais (Orests Silabriedis). 1 CD SKANi 178.
Le label national letton SKANi publie un album consacré à la musique de chambre de Tālivaldis Ķeniņš (1919-2008), autour de Gidon Kremer, de Kremerata Lettonica et d'un cercle de solistes invités.
L'entreprise prolonge un chantier discographique remarquable. Entre 2020 et 2022, le label finlandais Ondine a publié en quatre volumes l'intégrale des huit symphonies de Ķeniņš par l'Orchestre symphonique national letton dirigé par Andris Poga et Guntis Kuzma — premier enregistrement systématique du corpus orchestral d'un compositeur dont, jusque-là, seule la Quatrième Symphonie avait été gravée. Le cycle Ondine a installé la stature symphonique de Ķeniņš dans le paysage international. SKANi ouvre à présent le chapitre chambriste, qui reste pour l'auditeur francophone une terra incognita presque intégrale, malgré la trajectoire parisienne du compositeur.
De Paris au Canada
Né en 1919, formé à Riga dans la classe d'Ādolfs Ābele — Jāzeps Vītols, patriarche de la musique lettonne, avait refusé de le prendre dans la sienne —, Tālivaldis Ķeniņš passe une partie de sa scolarité en France, à Menton puis à Grenoble. Enrôlé dans l'armée allemande à la fin du second conflit mondial comme organiste régimentaire, il quitte définitivement la Lettonie et retrouve Paris, cette fois au Conservatoire, pour étudier la composition avec Tony Aubin, l'écriture avec Simone Plé-Caussade et l'analyse avec Olivier Messiaen. Sa Sonate pour violoncelle et piano, primée au concours de printemps du Conservatoire, est créée le 12 juillet 1950 salle Gaveau par Maurice Gendron et Geneviève Joy — l'épouse d'Henri Dutilleux — puis diffusée à la radio et redonnée lors d'un concert de l'UNESCO début 1951. La messe est dite pour une carrière française : au sortir du Conservatoire, Ķeniņš part pour Toronto où il devient organiste de la paroisse luthérienne lettonne St Andrew's, puis, à partir de 1952, professeur à la Faculté de musique de l'Université de Toronto, où il enseignera trente-deux ans.
L'auteur laisse un catalogue considérable — huit symphonies, une douzaine de concertos, une production chorale importante, une musique de chambre nourrie — irrigué par un ancrage cartésien de la forme, une passion polyphonique héritée de Bach et une sensibilité qu'on qualifie, faute de mieux, de romantique contemporaine ou de moderniste conservatrice. La combinaison est distinctive. Elle est aussi restée, en francophonie, un angle mort discographique et éditorial que le présent album vient corriger de biais.
Un programme en sept haltes
Le parcours organisé par les musiciens de Kremerata Lettonica traverse quarante-quatre années de production, de la Sonate pour violoncelle et piano de 1950 au Quintette pour piano et cordes de 1994. Aria per corde (1984), pour quintette à cordes, ouvre le disque sur une cantilène où affleurent les échos de la France — Honegger n'est pas loin. Le Concertino barocco « Omaggio à J. S. Bach » pour deux violons (1985) rend hommage au maître de Leipzig sous la forme d'un contrepoint jubilatoire ; Ķeniņš, il faut le rappeler, avait obtenu de Jāzeps Vītols la note maximale à son examen de fugue, la plus haute jamais délivrée par le patriarche letton à l'un de ses étudiants. Seul le finale de la Sonate pour violoncelle et piano — celle-là même de la salle Gaveau — est ici retenu, comme un signe de reconnaissance envers l'atelier parisien.
Le Quatuor avec piano n° 1 (1958) constitue le pivot dramatique du disque. Créé le 4 juillet 1958 au Town Hall de New York lors des deuxièmes Fêtes générales des chants lettons aux États-Unis, il illustre un phénomène propre à la diaspora balte de l'après-guerre : la création de musique nouvelle intégrée au calendrier des grandes fêtes chorales en exil, prolongation d'une tradition née à Riga en 1873. Le mouvement lent extrait du Concerto pour violon, violoncelle et cordes (1965) est confié à Gidon Kremer et à la jeune violoncelliste canadienne Luka Coetzee, lauréate en 2024 du Concours international de violoncelle Paulo à Helsinki ; page d'une gravité presque transcendantale, elle constitue l'un des sommets émotionnels du disque.
Colloquens patriae (1989), pour violoncelle et piano, est une lettre musicale adressée par Ķeniņš au compositeur et critique letton Imants Zemzaris, dont il cite intégralement le premier volet du diptyque Patiesība (« Vérité », 1977). Le geste dit l'attachement d'un exilé qui, revenu en Lettonie pour la première fois cette année-là à l'âge de soixante-dix ans, avouait ne plus reconnaître le pays de sa mémoire. Le disque se referme sur le Quintette pour piano et cordes (1994), commande du Conseil des arts de l'Ontario pour les soixante-quinze ans du compositeur, créé à Toronto par Ķeniņš lui-même au clavier. L'ouverture du cinquième mouvement cite le prélude de la Première Suite pour violoncelle de Bach — que le violoncelliste doit jouer, note la partition, « à la Casals ».
L'atelier Kremerata
Lancée par Gidon Kremer en 2020 pendant la pandémie, Kremerata Lettonica réunit les musiciens lettons de Kremerata Baltica autour d'une pratique chambriste assumée. La formation a fait ses premières armes discographiques avec l'album PPP — Plakidis, Pētersons, Pelēcis, distingué par le Zelta Mikrofons letton. Sous la direction artistique de la violoniste Madara Pētersone, elle poursuit ici un travail d'archéologie éditoriale sur un compositeur dont la partition du Concertino barocco dormait, dit-elle, sur une étagère reculée de la bibliothèque.
Trois pianistes se partagent les partitions avec piano : le Lituanien Andrius Žlabys, complice de longue date de Kremer, et les Lettons Andrejs Osokins et Rihards Plešanovs. Aux côtés de Kremer et Coetzee, l'ensemble déploie une palette chambriste dense, où l'on retrouve la clarté d'architecture et le sens polyphonique qui font la signature de Ķeniņš.
Après le cycle symphonique Ondine, cet album SKANi ne clôt pas la redécouverte de Ķeniņš : il en ouvre le second acte. Reste à espérer qu'une scène francophone qui a su, ces dernières années, s'ouvrir aux voix baltes symphoniques et chorales — Vasks, Pärt, Šerkšnytė — trouve enfin le chemin d'un catalogue chambriste qui la concerne au premier chef.
Son 8 — Livret 9 — Répertoire 9 — Interprétation 9



