Caravaggio : l'amour est (décidément) un crime parfait
Les ciné-concerts adjoignent traditionnellement une musique live (souvent au piano) à la projection d’un film (souvent muet), parfois s’offrent la présence de l’orchestre pour jouer la bande originale d’un film (sonorisé) ; la formule qu’accueille la Cité Musicale à Metz (dans la jolie salle de l’Esplanade et en ouverture du cycle Ciné-Cité) dépasse l’une et l’autre de ces catégories : L’amour est un crime parfait sort en janvier 2014 ; c’est à l’été de la même année que Caravaggio présente le projet, original et perturbant, au public du 24ème festival d'Altitude Jazz à Luz, à une demi-heure de Lourdes, dans les Pyrénées, là où naissent les frères Arnaud et Jean-Marie Larrieu, dont l’adaptation du roman Incidences de Philippe Djian est le sixième long métrage ; la production est terminée quand les réalisateurs (et Gaumont) acceptent de rouvrir le film et permettent à deux compositeurs de musique contemporaine (mais pas que) de réaménager la bande-son à leur guise. Maniant ciseaux et stylo, Benjamin de la Fuente et Samuel Sighicelli, iconoclastes sans gêne au sang chaud, revisitent la bande originale (qu’ils ont initialement composée), l’étendent, coupent dans les dialogues – sans nuire à la compréhension de l’intrigue – appuient, déplacent (et transforment en mantra) certaines répliques (« vous êtes en sécurité avec moi »), ajoutent corps et volume à la densité sonore collée aux images, débordent du générique de fin dans un crescendo entre psychédélisme et rock progressif du tournant des années 1960-1970.
C’est un hasard : au matin de cette projection, j’écris une émission qui parle de la bande originale de Twin Peaks, la série novatrice de David Lynch de 1990 dont Angelo Badalamenti écrit la bande originale ; l’esthétique musicale est différente (voix éthérées, nostalgie de la chanson américaine, jazz et textures orchestrales sombres pour Badalamenti ; formation classique et expérience du jazz contemporain, électricité rock et inquiétude électronique pour Caravaggio), la construction de l’histoire l’est dans une certaine mesure (rêves, doubles et espaces surnaturels prolongent l’énigme criminelle pour Lynch ; blancs de mémoire et pulsions du personnage principal rendent la réalité incertaine, mais l’intrigue conserve une organisation policière pour les Larrieu), mais l’atmosphère trouble, l’étrangeté ambiguë, l’ambivalence ironique se renforcent dans les deux cas de la coopération entre images et sons. Je n’en m’en souvenais plus (j’ai vu le film à la télévision il y a quelques années) – et ça m’a sauté à la gorge dès les premières minutes du ciné-concert.
Revoir le film, ses décors (« on voulait faire un film de neige » – le film est tourné en février, dans les Alpes), entre le chalet de montagne (« un décor pas trop cher ; on a toujours aimé les westerns, tourner à l‘extérieur ») sur les hauteurs de Lausanne et l’université où enseigne Marc (Mathieu Amalric) – en réalité l’Ecole polytechnique fédérale Lausanne, au campus regroupant plusieurs édifices remarquables conçus par des architectes renommés, dont le Rolex Learning Center, bâtiment ondulé et sans cloisons intérieures – ou la route de l’un à l’autre, aux abords de laquelle le mystère s’épaissit et où le décalage entre réel et trouble s’accentue, avec cette fois la musique sur scène, à la présence démultipliée, est un choc : on est dedans, ça va fort, l’électronique n’est jamais loin, l’électricité domine (basse, guitare, orgue Hammond, Fender Rhodes), le violon se bat pour se frayer une place – souvent prépondérante. La musique empêche une partie de ses phrases or, au plus il parle, au plus Marc ment, au plus sa sœur, Marianne (Karin Viard – c’est elle qui réclame le rôle, quand les Larrieu lui destinent celui de la jeune belle-mère de l’étudiante disparue draguant le professeur séducteur), l’admoneste de salves de questions sans points d’interrogation à la Djian, (« Est-ce que tu te rends compte. Tu crois que je ne vois pas tes manèges. Tu crois que je suis sourde et aveugle »), au plus Richard (Denis Podalydès – il fait très bien André Dussollier, indisponible), qui a des vues sur Marianne, le menace de son ombre, puis, intéressé, le protège.
Une partie des musiques se retrouve sur l’album Zemlia / La Terre, édité sous le nom de Sphota, paru en 2010 chez Signature, une collection de Radio France, et signé Benjamin de la Fuente et Samuel Sighicelli – en plus de Benjamin Dupé –, initialement conçue pour La Terre, film de 1930 du cinéaste ukrainien (alors soviétique) Alexandre Dovjenko ; les frères Larrieu découvrent les compositions de Caravaggio par un disque qui tombe entre leurs mains et ils accrochent : « Jean-Marie et Arnaud aiment vraiment la musique », explique Bruno Chevillon (basse), « le film est très parlant ; on a enlevé du dialogue » (« et le plus souvent les sons d’ambiance », précise Samuel), « on a remplacé des paroles, on a donné du sens ». Exact, et, à quatre (avec Éric Échampard à la batterie), ils en magnifient l’atmosphère inquiétante – la chose est très écrite, « une partition commune, avec les scènes du film, et, en dessous, chacun s’est fait sa propre partition », ajoute Benjamin. « Et puis, on bricole, on ne joue pas sur la réplique principale, on s’amuse avec la synchro, les gestes. »
Entre les deux versions, cinéma et ciné-concert, « on préfère aujourd’hui la deuxième », sourient les frères Larrieu – moi-même, je garde les deux, je meurs d’envie de revoir la version écran et ne suis pas près d’oublier l’expérience de ce soir, originale et bénéficiant de la présence, accessible et généreuse, des musiciens et des réalisateurs.
Metz, L’Arsenal, mercredi 7 octobre 2026
Bernard Vincken
Crédits photographiques : Cité musicale de Metz



