Tõnu Kõrvits et le mystère de l’immensité du ciel

par

Tõnu Kõrvits (°1969) : The Sound of Wings, pour chœur et cordes ; Sunday Wish, pour soprano, voix hautes et cordes. Mariliis Tiiter, soprano ; Orchestre de chambre de la Philharmonie d’Estonie ; Orchestre de chambre de Tallinn, direction Risto Joost. 2022. Notice en anglais. Textes des poèmes en estonien avec traduction anglaise. 54.30. Ondine ODE 1417-2.

Le compositeur estonien Tõnu Kõrvits a une prédilection pour la musique chorale, à laquelle il a déjà rendu maints hommages dans des gravures pour le label Ondine. Nous nous sommes fait l’écho, le 16 février 2021, du cycle de 2019 Sei la luce e il mattino pour chœur et cordes, sur des textes du poète italien Cesare Pavese dans lequel, après avoir évoqué la terre dans Moorland Elegies en 2015, sur des vers d’Emily Brontë, Kõrvits s’est intéressé à l’eau. Dans la foulée, c’est un autre élément qui l’a attiré : l’air. Pour l’illustrer, il s’est inspiré de l’aventure de l’Américaine Amelia Mary Earhart (1897-1937), première femme à avoir réussi à traverser en avion l’Océan atlantique en solitaire en 1932, avant de disparaître sans laisser de traces, cinq ans plus tard, en tentant un tour du monde avec son navigateur, sur un bimoteur Lockheed Electra 10-E. La poétesse et traductrice estonienne Doris Kareva (°1958) a été sollicitée pour les textes, destinés à honorer la mémoire de cette aviatrice ; on imagine la part de mystère qu’un tel sujet peut engendrer.

The Sound of Wings (Tiibade hääl), vaste partition de cinquante minutes, est divisée en neuf parties chorales, la première étant précédée par une partie instrumentale dévolue à un violon alto (tenu par Laur Eensalu), bientôt rejoint par un tapis de cordes (on ne peut s’empêcher de penser par moments à un univers éthéré à la manière de Vaughan Williams). Cette introduction, On the line, est une allusion à l’ultime transmission radio de l’héroïne. Une autre partie, exclusivement instrumentale, Running North and South, sera présente avant la conclusion chorale. Le violon alto fera encore entendre sa mélopée de temps à autre. Les huit premiers mouvements, d’une durée entre deux et six minutes chacun, évoquent l’histoire tragique d’Amelia Earhart, les aspects humains étant mis en évidence : l’amour, le courage, la solitude, la patience… L’une ou l’autre voix soliste, alto ou soprano, interviennent aussi de façon brève. L’atmosphère générale est vouée à un espace dans lequel la contemplation, parfois extatique, l’élan mesuré, l’immensité du ciel et la proximité des étoiles sont des priorités, inscrites dans un lyrisme fascinant que Kõrvits sait si bien distiller. La traduction anglaise des textes estoniens permet de se rendre compte de l’économie de moyens, comme ces vers du cinquième mouvement le laissent entendre :

Each day

a breath.

For each choice

we make payment to Life

in the currency of courage.

For each restless day

In the name of peace.

For we find it fair.

Thus speaks the heart.     

 Le final, la partie la plus longue (elle dépasse les huit minutes), s’intitule The Sound and Song of Wings. Il reprend le premier texte, que nous traduisons : Vous savez que le ciel est ma patrie/ le ciel et au-delà/Personne ne disparaît jamais/Seul l’horizon est encore à connaître. Les cordes et les chœurs, mais aussi une soprano solo (Yena Choi) et le violon alto y participent, dans une symbolisation progressive du vent et de l’air qui culminent avec épanchement, avant un retour au calme qui fait penser à un ordre universel dans lequel, si la mort est au bout de l’horizon, la lumière et l’amour demeurent. On comprend la part de philosophie existentielle qui guide le compositeur dans cette effusion chorale qui touche profondément l’auditeur et le guide vers l’absolu. L’hommage à l’aviatrice disparue est d’une beauté que l’on pourrait qualifier de cosmique. 

Une courte page complète le programme ; il s’agit d’un autre texte de Doris Kareva, Sunday Wish (Pühapäevasoov), qui évoque la nature, la paix et le bonheur, dans un arrangement de Kõrvits de 2022 pour une pièce chorale du même titre. Le compositeur explique dans une courte note qu’il faut la considérer à la manière d’une prière et comme un poème d’amour à destination de notre temps. La soprano Mariliis Tiiter est la complice de ce chant d’espoir lumineux que le chœur et les cordes, admirablement dirigés par le chef estonien Risto Joost (°1980), un familier des partitions du compositeur, abordent avec ferveur et chaleur, des qualités savamment parsemées tout au long de cet album réconfortant et apaisant. 

Son : 9  Notice : 9  Répertoire : 9  Interprétation : 10

Jean Lacroix

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