Un autre Guillaume Tell !

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A Liège, Guillaume Tell de Grétry

Créé en 1791, au « Théâtre de l’Opéra Comique National ci-devant Comédie Italienne », Guillaume Tell était l’oeuvre d’un compositeur illustre et bien ancré dans la vie musicale parisienne. Célèbre par Zémire et Azor, Le Magnifique, Céphale et Procris, La Caravane du Caire ou Richard Coeur-de-Lion, Grétry, favori de Marie-Antoinette, avait habilement traversé le passage de l’Ancien Régime à la République. Le livret de Sedaine, fort patriotique, passait parfaitement et l’hymne à la liberté des peuples dans un contexte de nature idyllique vaguement rousseauiste devait connaître grand succès. Pas d’Arnold ni de Mathilde chez lui, comme dans l’opéra de Rossini (1829) mais, en revanche, une épouse de Tell fort présente, tout comme son fils bien sûr, mais aussi sa fille Marie. Ce rôle fondamental des femmes dans le cadre de la révolte est assez exceptionnel pour l’époque. La trame suit la légende : Gessler aveugle Melktal (futur beau-père de Tell puisque son fils est fiancé à Marie Tell) pour n’avoir pas salué son chapeau sur la place du village. Tell ne salue pas non plus et est condamné à tirer une flèche dans une pomme placée sur la tête de son fils. Après son succès, il est fait prisonnier, s’échappe, appelle les cantons à la révolte et tue Gessler : la Suisse est libre. Au point de vue musical, Grétry sort fréquemment du cadre type de l’opéra-comique. Il y a des dialogues certes, et tout le début de la pièce -« ranz des vaches » à l’appui- baigne dans une gentille ambiance pastorale, pleine de petits airs et de duos charmants. L’ambiance se corse à l’annonce de la blessure de Melktal père, puis dans la scène de la pomme avec l’arrivée de Gessler, superbe de rage sur un (vrai) cheval. Tell bande son arc et…. rideau. Fin de la première partie. Astuce du metteur en scène pour faire repartir la seconde partie par… le trajet de la flèche triomphale, à la plus grande hilarité du public ! Suit sans doute le plus beau tableau musical de l’opéra : un ensemble passionné de vengeance et de fureur du choeur tout entier, puis des femmes seules, auquel succède un admirable air de Madame Tell, digne d’une tragédie lyrique (O ciel ! où vont ces scélérats). Ces deux moments grandioses démontrent le talent dramatique de Grétry, déjà remarqué dans son Andromaque récemment redécouverte. Le choeur final "Servons aux siècles à venir, et de guides et de modèles" est d’une belle ampleur. Un opéra très fort donc, qui dépasse le simple caractère d’opéra-comique pour aboutir à un chant de liberté tout à fait moderne. La mise en scène de Stefano Mazzonis di Pralafera -par ailleurs directeur de l’ORW- parvient à lier les aspects légers et dramatiques avec une aisance confondante, sans oublier une touche d’humour (les gesticulations exagérées des acteurs, la bataille de marionnettes et figurines articulées), et surtout une impeccable mise en place des nombreuses scènes chorales. Très jolis décors (Jean-Guy Lecat) amenés dès l’ouverture, puis tout au long de l’opéra, par les machinistes alternant maisons et place sur fond alpin, joliment éclairés par Franca Marri : un plaisir visuel de tous les instants. Plaisir magnifié par une interprétation musicale impeccable, sous la direction du vieux maestro Claudio Scimone, très applaudi. La distribution était quasi entièrement belge et très réussie. Marc Laho campe un Guillaume Tell ténor, père aimant autant que patriote enfiévré. Anne-Catherine Gillet, star maison et fer de lance du chant belge, confirme sa stature de soprano brillante, passant subitement du charme au drame. Lionel Lhote, dans un rôle en or mais peu approfondi (Gessler) n’en remet pas du tout et frappe par un chant droit et ferme. Très mignonne Marie Tell de Liesbeth Devos et fiévreux fils Tell de Natacha Kowalski, touchante dans la supplique adressée à son père au moment fatidique. Père et fils Melktal dignement interprétés par Patrick Delcour et Stefan Cifolelli, ce dernier brillant dans tous les ensembles. Roger Joakim impressionne dans la brève intervention du Voyageur. Voici une production bien proche de la perfection par tous ses aspects. Il est à espérer qu’elle soit enregistrée (des extraits sont visibles sur le site de l’ORW) : l’Opéra Royal de Wallonie n’aurait pu mieux finir cette première saison après sa réintégration dans le bâtiment qui fait face à la statue de Grétry dont le coeur a dû battre ce soir!
Bruno Peeters
Opéra Royal de Wallonie, le 15 juin 2013

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