Une chorégraphie de Samodurov pour le Roméo et Juliette de Prokofiev 

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Serge PROKOFIEV (1891-1953) : Roméo et Juliette, ballet en trois actes, op. 64. Ekaterina Sapogova (Juliette) ; Alexandr Merkushev (Roméo) ; Igor Bulytsyn (Mercutio) ; Vadim Eremin (Tybalt), etc. Chorégraphie de Vyacheslav Samodurov. Ballet de l’Opéra de l’Oural, direction Pavel Klinichev. 2020. Livret (sommaire) en anglais, en français et en allemand. 117.00. DVD ou Blu Ray Bel Air BAC 180.

Lorsqu’il compose son extraordinaire ballet Roméo et Juliette, une commande du Théâtre de Moscou, Prokofiev écrit une partition flamboyante, avec des thèmes d’une grande beauté, et des oppositions de violence et de tendresse qui vont faire de cette action shakespearienne une musique, puis un spectacle incomparable. S’il date de 1935, le ballet attend trois ans avant d’être créé, les autorités soviétiques estimant que la partition est difficile et « non dansante » et qu’elle s’achève par la mort des deux héros, ce qui n’est pas bon pour le moral du peuple. C’est le Ballet de Brno, en Tchécoslovaquie, qui a l’honneur de la première en 1938, triomphale. Face à un tel succès, le Kirov met le ballet à l’affiche en janvier 1940, dans une chorégraphie de Leonid Lavrosky ; Constantin Sergueev et Galina Oulanova incarnent Roméo et Juliette. Très vite, c’est l’inscription au répertoire. Au fil du temps, d’autres chorégraphes célèbres, John Cranko, Kenneth MacMillan, Rudolf Noureev, John Neumeier ou plus récemment Alexeï Ratmansky, vont tenter l’aventure. Nous reviendrons à certaines d’entre elles, car il faudra bien ici jouer au jeu des comparaisons.

Né à Tallin en 1974, l’Estonien Vyacheslav Samodurov se forme à l’Académie Vaganova de Saint-Pétersbourg. Supérieurement doué, il est danseur principal au Mariinski dès 1992, puis au Dutch National Ballet d’Amsterdam. Dès 2003, c’est au Royal Opera House de Covent Garden qu’on le retrouve ; il y demeure jusqu’en 2010 mais s’est lancé dans la chorégraphie dès 2006. En 2011, il devient directeur de l’Opéra Ballet de l’Oural, à Ekaterinenbourg, quatrième ville de l’URSS, en Sibérie occidentale. En février 2014, le Ballet Royal des Flandres et sa troupe accueillent à Gand en première mondiale sa chorégraphie de Roméo et Juliette, applaudie par le public et la critique belges. Samodurov l’inscrit ensuite à l’affiche de son Opéra Ballet de l’Oural. Bel Air propose sur support DVD et Blu Ray une représentation d’avril 2019. Au début du premier acte, des danseurs se réunissent pour une répétition du ballet. Pourquoi pas ? A la fin de celui-ci, la répétition est finie et les protagonistes quittent le théâtre (là, il y hiatus - voir plus loin). Cette option donne à Samodurov la possibilité d’osciller entre modernité et tradition. Puisqu’il s’agit de la préparation du spectacle, des danseurs sont en habits de notre époque, ce qui peut paraître frustrant alors que l’on pourrait s’attendre à des costumes fastueux et opulents. Ceux-ci ne seront pas oubliés : ils seront bien présents lors du Bal de l’acte I, avec splendides robes à longue traîne et pourpoints qui évoquent la Renaissance (Irena Belousova en est la créatrice). Et Juliette bénéficiera d’une robe blanche qui rappelle les voiles soyeux d’autres productions. Tout cela est certes un peu hybride, comme si Samodurov hésitait dans ses choix, d’autant plus que le décor où dominent dès le départ des pans de métal rouge (imposantes dimensions pour une structure qui sert parfois de refuge à des actions périphériques) fera la place à la sobriété pour les scènes d’intimité et pour la scène finale qui scelle la mort du couple. On reste un peu sur sa faim, même si l’action est rondement menée, même si la danse demeure dans un confortable style néoclassique, même si la troupe démontre une technique de haut niveau, la musique étant par ailleurs bien enlevée par Pavel Klinichev. Ce manque, car c’en est un, se situe dans le fait que Samodurov est parfois à la limite de la caricature. On a du mal à prendre au sérieux certains personnages : le joyeux drille qu’est Mercutio (Igor Bulytsyn), l’agressif et hargneux Tybalt (Vadim Eremin) ou Paris, l’évanescent fiancé rejeté (Maxim Klekovkin). Quant aux combats, qui sont des moments forts, ils ne convainquent guère, édulcorés qu’ils sont par une approche à la limite du jeu (comme dans le cadre d’une répétition).

Cet avis peut paraître sévère mais, dans ce drame majeur, chaque détail a son importance et il faut que la tension soit palpable partout et à chaque instant. C’est d’autant plus dommage que le couple principal est touchant. En Roméo, Alexandr Merkushev se révèle en amoureux délicat ou passionné ; son impeccable technique et sa plastique athlétique lui permettent des portés aisés avec la légère et linéaire Ekaterina Sapogova qui campe une Juliette jeune fille, à la fois émerveillée et dépassée par la découverte de l’amour, mais aussi volontaire dans ses décisions. La scène du balcon, la nuit de noces, et surtout la tragique fin de l’aventure voient les deux interprètes en osmose, permettant au spectateur de compatir à leur destin. Mais pourquoi gommer tout de suite l’effet en le clôturant par cette « fin de répétition », qui casse l’effet tragique ? Comme si tout n’avait été vraiment qu’un jeu, vite oublié pour vaquer à ses occupations. On cherche vainement l’utilité de cette conclusion. 

S’il n’existait pas d’autres versions en vidéo, celle-ci ferait peut-être l’unanimité. Hélas pour elle, ce n’est pas le cas. Il existe plusieurs possibilités de découvrir le ballet. Nous nous limiterons ici aux deux chorégraphies les plus emblématiques. Celle de Kenneth MacMillan (1929-1992) pour commencer. Fasciné par la découverte de la version de 1962 de son ami John Cranko, puis par celle du Bolshoï en tournée en Angleterre l’année suivante, MacMillan répond à la suggestion du directeur du Royal Ballet d’en imaginer une à son tour. Il a dans la tête ses Roméo et Juliette idéaux : Lynn Seymour, radieuse présence, et le fougueux Christopher Gable. Mais il subit des pressions et est contraint d’accepter que la création du 9 février 1965 soit le fait des médiatisés Rudolf Noureev et Margot Fonteyn (un film de Paul Czinner a immortalisé ces deux monuments de la danse en 1966 dans ce même Roméo et Juliette). MacMillan s’incline mais le couple Seymour-Gable, qu’il a choisi au départ et pour lequel il a conçu son projet, va prester dès la seconde soirée et en assurera bientôt le succès. 

Rudolf Noureev signe à son tour sa propre chorégraphie en 1977 pour le London Festival Ballet et il la retravaille pour l’Opéra de Paris en 1984. Noureev opte pour un climat somptueux, fastueux et luxueux, dans un décor de château, en accentuant notamment les personnages de Mercutio et de Tybalt et en accordant au peuple une place importante. Cette production est disponible sur un DVD Warner qui propose une soirée à l’Opéra de Paris en juillet 1995. Monique Loudières-Juliette et Manuel Legris-Roméo sont d’impeccables interprètes, sous la direction assez lente et pompeuse du chef letton Vello Pähn qui manque parfois d’éclat. Mais les costumes sont flamboyants, les mouvements de foule millimétrés et l’émotion permanente. Les deux principaux partenaires sont des stars locales. La danseuse-étoile Monique Loudières, née en 1956, est l’une des plus talentueuses de cette génération : elle se révèle d’une légèreté et d’une finesse touchantes. Quant à Manuel Legris, de douze ans son cadet, il s’est fait une spécialité des suites de mouvements amples (ce qui explique sans doute le tempo du chef) et des pas de deux. Les moments d’intimité sont fort émouvants. Prodigieux danseur, Manuel Legris deviendra directeur du Ballet de l’Opéra de Vienne en 2010 et il a été nommé directeur du ballet de la Scala de Milan en février 2020.

Revenons à la chorégraphie de MacMillan qui demeure sans doute la première référence, malgré Noureev, en raison d’une atmosphère à peine moins sensuelle mais surtout plus tragique de bout en bout. Le spectateur y adhère sans effort, tant chaque mouvement est dessiné, chaque geste pesé, chaque respiration élaborée avec un soin d’orfèvre. Il en existe plusieurs versions sur DVD (Carlos Acosta et Tamara Rojo en 2007 chez Decca par exemple) mais surtout un témoignage extraordinaire, filmé à la Scala en janvier 2000 (TDK). C’est David Garforth qui dirige l’Orchestre du Théâtre de Milan : il fait parcourir à travers toute la partition le grand souffle héroïque et dramatique que l’on attend. Quant au corps de ballet de la Scala, sa technique est sans failles et tous les protagonistes sont parfaits. Ce spectacle tout simplement miraculeux est aussi un événement : c’est la première fois que les deux stars de l’American Ballet Theatre de New York vont s’y produire ensemble. Roméo, c’est l’Espagnol Angel Corella. Ce danseur athlétique de 25 ans, qui est beau comme un dieu et rappelle Rudolf Noureev par bien des côtés, a une attitude naturellement noble et d’incontestables qualités dramatiques.

Sa Juliette, c’est l’Italienne Alessandra Ferri, qui est adulée par le public de Milan où elle a fait ses études à l’école de danse avant de rejoindre le Royal Ballet de Covent Garden, puis l’American Ballet de New York en 1985 à l’invitation de Mikhail Baryshnikov. Née en 1963, elle a un physique de rêve : elle est ravissante, dégage un charme et une élégance indéfinissables, elle est charismatique, sensible et pleine de grâce. Roland Petit ne tarira pas d’éloges lorsqu’il travaillera avec elle au Ballet National de Marseille, précisant dans une interview qu’elle a « des jambes superbes et des pieds magnifiques ». Si le couple Ferri-Corella est idéal dans cette production, assurant au drame une authenticité renforcée par une chorégraphie d’une beauté absolue, décors et costumes opulents à l’avenant, c’est surtout Alessandra Ferri qui porte de bout en bout, dans sa fragile silhouette aux lignes parfaites, un personnage qu’elle rend musicalement extraordinaire et prodigieux sur le plan de la danse. Il suffit, pour s’en convaincre, de visionner les deux moments où elle est confrontée à son premier prétendant, Paris, qu’elle rejette maintenant que Roméo est au centre de sa passion. Elle exprime son refus en effectuant des pas sur pointes, en arrière puis en avant, d’une telle perfection que l’on a la sensation de voir un ange passer. Alessandra Ferri est de plus une excellente comédienne : ses mains, les expressions de son visage, les éclairs que l’on lit dans ses yeux, son abandon, sa douleur, sont d’une justesse et d’une vérité confondantes. Tout en elle est juvénilité et souplesse (l’utilisation des bras !). La scène finale, lorsqu’elle constate la mort de Roméo avant de se suicider, est à pleurer : la danseuse y atteint les sommets shakespeariens. C’est sublimissime, et ce mot n’est même pas à la hauteur du miracle. Alessandra Ferri s’est retirée en 2007 après un dernier Roméo et Juliette à New York. Mais elle a fait un stupéfiant retour sur scène en 2013 : à cinquante ans, la silhouette est parfaite, la grâce et la finesse sont demeurées intactes. Quant à la technique et à l’expression, c’est la fluidité incarnée. Il suffit d’aller sur internet pour le constater…

La conclusion est simple : il faut appréhender la nouvelle chorégraphie de Samodurov en dehors de tout contexte comparatif et pour elle-même. Dès lors, elle s’impose comme une approche originale et moderne dont certaines options peuvent étonner, mais dont les qualités artistiques sont indéniables. Mais pour ceux qui connaissent la version hors normes de la Scala de Milan de l’an 2000 dans la chorégraphie de Kenneth MacMillan, il n’y a pas l’ombre d’un doute. La priorité est là, et l’image de la fabuleuse Alessandra Ferri ne peut que hanter la mémoire. Longtemps…

Note globale : 8

Jean Lacroix 

      

  

 

 

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