Wexford Festival Opera : toujours à la découverte

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Le programme du 67e Festival de Wexford (19 octobre-4 novembre) était à nouveau bien rempli : trois grandes productions d’opéra, trois opéras en version réduite, une série de récitals vocaux et plusieurs concerts. Ce n’est plus un secret, il faut se rendre dans cette petite ville de la côte irlandaise pour découvrir ou redécouvrir un répertoire oublié, peu connu ou… nouveau. Car Wexford ne se contente pas de fouiller dans les archives.
Cette année, le festival proposait la première européenne de Dinner at Eight, le dernier opéra du compositeur américain William Bolcom créé en mars 2017 au Minnesota Opera. Dinner at Eight est le quatrième opéra de William Bolcom (°1938, Seattle) et le troisième présenté en Europe. Le livret de Mark Campbell est basé sur une pièce de théâtre de Georges S. Kaufman et Edna Ferber présentée à Broadway en 1932 et adapté pour un film avec Jean Harlow. Ce Diner à vingt heures est essentiellement une comédie autour d’un diner désastreux, envahi par la cupidité, les infidélités et les addictions des nombreux protagonistes qui ne pensent qu’à leurs petits problèmes pendant que Manhattan étouffe sous la Dépression.

Puisque la pièce se situe à cette époque, la partition regorge d’influences musicales des années trente, surtout du jazz et des blues. Bolcom a essayé, non sans succès, d’assembler les meilleurs éléments de l’opéra européen et du musical américain. Le résultat est un spectacle charmant et divertissant mais où les vrais moments dramatiques sont engloutis dans le tourbillon général, les invités mêlant leurs voix alors que l’hôtesse comble son mari tourmenté de gestes de tendresse.
La mise en scène de Tomer Zvulun, avec Alexander Dodge pour les décors, Victoria Tzykun pour les costumes et Robert Wierzel pour les lumières, réussit à créer l’atmosphère typique des différents tableaux et à donner l’élan nécessaire à l’action grâce aussi à une distribution convaincante physiquement et vocalement, menée avec entrain et expressivité par la soprano Mary Dunleavy qui incarne Millicent Jordan (l’hôtesse). Stephen Powell est exemplaire en Oliver Jordan, le mari affligé. Craig Irvin et Susannah Biller offrent un portrait convaincant du couple Packard, arriviste et peu distingué. Brenda Harris fait une Carlotta Vance pittoresque et Richard Cox un Larry Renault antipathique à souhait. Toute cette nombreuse distribution mérite des éloges pour ses personnages bien profilés et son ensemble homogène. David Agler dirigeait l’orchestre du Wexford Festival Opera avec flair et souplesse.

Bien que souvent comparé à Verdi, Saverio Mercadante (1795-1870) n’est ni un compositeur populaire, ni bien connu aujourd’hui. Sauf à Wexford où, depuis 1988, cinq de ses opéras ont été programmés depuis 1988, auxquels s’ajoute cette année Il Bravo, un opéra créé à la Scala de Milan en 1839. Le livret de Gaetano Rossi et Marco Marcello est tiré de la pièce La Vénitienne d’Auguste Anicet-Bourgeois, elle-même inspirée du roman The Bravo de James Fennimoore Cooper. C’est l’histoire compliquée de Carlo Ansaldi, un homme tourmenté qui croit avoir tué sa femme et est contraint par le Conseil des Dix de Venise à se faire leur assassin secret, un Bravo. Il le fait à contrecœur pour sauver son père prisonnier, aide un jeune couple, puis perd peu à peu tous ceux qui lui sont chers. Pour ce drame, Mercadante a composé une oeuvre affichant un développement musical des récitatifs accompagnés, ce qui soutient la continuité et la tension dramatique. Il a choisi pour les rôles principaux deux sopranos (Violetta et Teodora) et deux ténors (Il Bravo et Pisani) à qui il confie des duos virtuoses. La première fut très bien accueillie et l’opéra connut plus de cent productions au 19e siècle avant disparaître des scènes au profit de Verdi. Jonathan Brandani et l’orchestre du Festival ont donné fougue et couleur à la partition, bien défendue aussi par les chœurs composés de belles voix jeunes. Rubens Pelizzari prête son ténor robuste au Bravo valeureux mais tourmenté et convainc davantage qu’Alessandro Luciano (Pisani), voix plus fluide et personnage moins crédible. Très belle prestation d’Ekaterina Bakanova qui gratifiait Violetta d’un chant jeune, limpide et expressif. Yasko Sato rencontre plus de problèmes pour le personnage de Teodora à qui elle offre un soprano un peu forcé. Belle prestation de Gustavo Castillo au baryton incisif en Foscari. Mais pourquoi le metteur en scène Renaud Doucet a-t-il jugé opportun de larder le spectacle de références à la Venise actuelle, envahie de touristes et de bateaux de croisière ? C’est une énigme : il n’y aucun parallèle valable, le décor combine les styles et les costumes (André Barbe) sont d’époque, sauf bien sûr les jeans et sneakers des touristes. Faire sonner l’alarme de l’« aqua alta », c’est superflu !

Le festival offrant aussi les deux brefs opéras véristes L’oracolo de Franco Leoni (1905) et Mala Vita d’Umberto Giordano (1892) au cours d’une seule soirée, l’équipe (mise en scène de Rodula Gaitanou, décors et costumes de Cordelia Chisholm et lumières de Paul Hackenmueller) les a situés dans une unité de contexte et de décor : une Chinatown américaine et Little Italy de New York dans les premières années du 20e siècle. Cela aurait fait plaisir aux Napolitains qui n’avaient guère apprécié que l’histoire assez sordide de Mala Vita, située dans les bas quartiers de leur ville, soit présenté sur la scène du magnifique Teatro San Carlo ! L’Oracolo, créé au Royal Opera Covent Garden de Londres sous la direction d’André Messager, mêle en soixante minutes amour innocent cupidité, trahison, infamie, meurtre et vengeance, sur une partition haute en couleur –locale !- et au parfum exotique. La mise en scène accentue le côte Grand Guignol de ce spectacle plein de mouvement et de moments dramatiques, porté par un ensemble homogène, un chœur largement mobilisé et un pittoresque choeur d’enfants. Cim-Fen, patron d’un «opium den » et vraie canaille, bénéficie de la présence et du baryton expressif de Joo Won Kang. A ses côtés, Sergio Escobar (Uin-San-Lui) et son ténor lumineux, les graves de Leon Kim (Uin-Sci) et une distribution homogène et convaincante. De minimes adaptations muent Chinatown en un quartier de Little Italy où habite Vito qui souffre de tuberculose. Il promet, s’il guérit, d’épouser Christina, une femme déchue, et il lui donne sa parole. Mais il ne peut s’éloigner de sa maitresse Amalia et il abandonne Cristina, désespérée. Ici aussi, Rodula Gaitanou ajoute un élément extra-dramatique : Cristina se suicide en se tirant une balle dans la tête. Même sans la scène du suicide, Mala Vita choquait en Italie, ce qui n’était pas l’avis du critique réputé Eduard Hanslick qui, lors des représentations à Vienne, se montra impressionné par le talent de Umberto Giordano et le verismo. Il était surtout subjugué par le rôle de Cristina interprété par Gemma Bellincioni. A Wexford, c’est la soprano Francesca Tiburzi qui prête sa voix ample et son chant expressif à Cristina, abusée après avoir cru un instant au bonheur, aux illusions brisées par la jalouse Amalia, une Dorothea Spilger sexy, pleine de tempérament et de feu vocal. Sergio Escobar campe un Vito faible et égocentrique doté d’un souple ténor. Leon Kim, allure macho et baryton mordant, est Annetiello, le mari de Amalia. Les rôles secondaires sont bien défendus et les chœurs, tour à tour Chinois ou Napolitains, font la fête avec beaucoup d’entrain vocal et scénique. Francesco Cilluffo dirige l’orchestre du Wexford Festival Opera d’une main ferme, donnant vie et couleurs aux fêtes chinoises et napolitaines dans une belle tension dramatique.

Les ShortWorks productions, opéras réduits, accompagnés au piano et proposés dans une salle du Clayton Whites Hotel, offraient cette année Bernstein à la carte, La Fanciulla del West (Puccini) et Don Pasquale (Donizetti). Plus difficile à réduire pourtant, La Fanciulla del West était le meilleur spectacle, mené par Elisabetta Farris en Minnie avec les excellents jeunes chanteurs du chœur de Wexford. Don Pasquale comptait trois interprètes pour Norina : la chanteuse prévue était aphone mais jouait le rôle chanté alternativement par une collègue et…la pianiste ! 

Et deux belles voix sonores à signaler dans des rôles secondaires des grands opéras : le baryton Simon Mechlinski (Malatesta) et la basse Toni Nezic (Don Pasquale).

Erna Metdepenninghen

Wexford, les 1er, 2 et 3 novembre 2018

Crédit photographique : Cory Weaver

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