Bach, un pulpeux assortiment de concertos avec l’archet de Lina Tur Bonet
Himmelsburg. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concertos pour violon en mi majeur BWV 1042, en ré mineur BWV 1052R, en la mineur BWV 1041, en sol mineur BWV 1056R. Lina Tur Bonet, violon. Musica Alchemica. Timoti Fregni, Noyuri Hazama, violon. Natan Paruzel, alto. Marco Testori, violoncelle. Margherita Naldini, violone. Matteo Messori, clavecin. Novembre 2022. Livret en anglais, français, allemand. TT 59’56. Glossa GCD 924702
Himmelsburg ? Cette « cité céleste » fait référence à la tribune qui surmontait l’église du château de Wilhelmsburg et dont le plafond de fresques représentait l’ouverture vers le ciel. Lien allégorique avec le paradis. Lequel hélas périt dans les flammes d’un incendie en 1774. Bach fut associé au lieu lors de son service à la cour de Saxe-Weimar (1708-1717), et c’est par métaphore que Lina Tur Bonet a choisi un tel titre pour son album voué à des concertos relevant de ce contexte ou de l’esthétique qui ensemença le style latin du compositeur. Une période où le futur Cantor de Leipzig se grisait des influences française et surtout italienne, et qui vit naître des transcriptions pour clavecin et orgue marquées par cette inspiration.
Le programme propose quatre concertos qui s’inscrivent entre l’époque de Weimar (BWV 1041) et les années 1730 (BWV 1042), reflet d’un langage plus galant. Ce concerto en mi majeur pour le violon sera d’ailleurs transcrit pour le clavecin (transposé en ré dans le BWV 1054), alors que les BWV 1052R et 1056R qui ont survécu dans une forme pour clavier furent antérieurement conçus pour un autre instrument : le violon (pour lequel existent des moutures reconstruites), le hautbois, –voire l’orgue si l’on en croit de plus récentes hypothèses musicologiques. Parmi les options interprétatives, on notera l’emploi du sombre « tiefer Cammerton » et son diapason avoisinant les 392 Hz, ainsi que l’accord au tempérament égal dont le claveciniste Matteo Messori retrace les enjeux dans la notice.
Professeure de violon et d’alto baroques à l’École de Musique de Weimar depuis avril 2022, quelques mois avant ces sessions, Lina Tur Bonet insuffle à cette anthologie l’énergie et l’imagination que nous avions déjà saluées dans le fantasque univers des sonates de Biber et dans un électrisant récital dédié aux prémices du répertoire italien. Dans le BWV 1056R, son autoritaire archet se montre toutefois plus souple et mieux intégré à l’accompagnement que dans le témoignage astringent de Liana Mosca. En petit effectif (quintette de cordes et clavecin), l’ensemble Musica Alchemica matelasse pourtant un écrin sans maigreur, certes un peu surgonflé dans les basses qui contribuent néanmoins à la vigueur rythmique. Le trait épais de cet environnement enchâsse des phrasés charmeurs, qui s’abandonnent à des errances faussement vagabondes (Adagio BWV 1052R), voire un peu poseuses : un certain maniérisme se dégage ainsi de l’Andante BWV 1041. L’ornementation foisonnante imprègne un discours épris de liberté, aux élans volontiers rhapsodiques, dans l’Allegro qui conclut le même opus non sans que la fougue pervertisse parfois la clarté d’élocution.
Car l’entrain, la spontanéité du geste dominent une prestation qui ne se résout guère à la précision calligraphique. On succombera plutôt à la hargne qui introduit le célèbre BWV 1052R et ses maniaques accès de perfidia, où l’archet trépigne et virevolte sans s’assécher dans la démonstration d’opiniâtreté. On se prendra à rêver pendant la délicate exploration du Largo BWV 1056R, avant qu’un Presto accosté en mode bravache ne vienne injecter une vitamine typiquement vivaldienne. La virtuosité résiste toutefois à la raideur, au profit d‘une élégance qui ne s’amidonne pas. La vivacité des couleurs et des phrasés médulleux nous valent ainsi un BWV 1042 saturé de pulpe. C’est une savoureuse corbeille de fruits tendres et juteux que, pour en exhausser le suc, la musicienne espagnole nous presse… sans s’empresser vainement.
Car pour stimulants qu’ils soient, et malgré quelques menus excès de zèle, les tempos savent ménager une palette qui ne semble vivre que pour exalter l’expression, onctueuse et baignée de soleil méridional. Cette chair suave, grenue et alléchante, dont les entrailles courtiseront les oreilles assoiffées, serait celle de cette grenade offerte à la gourmandise des yeux par le peintre flamand Jan Davidszoon de Heem. C’est assez dire le plaisir des sens qui s’exfiltre de cet album hédoniste… et dont les nectars de cocagne nous situent finalement assez loin des firmaments piétistes de la chapelle de l’Himmelsburg.
Christophe Steyne
Son : 8,5 – Livret : 9 – Répertoire : 10 – Interprétation : 10