ICMA 2026: Un concert de gala des grands soirs
À l’issue d'une remise haute en couleurs des International Classical Music Awards de l'année, égayée par un « Happy birthday, dear Bambergers » entonné par la soprano américaine Melody Moore et repris en choeur par l’assemblée, le Bamberger Siymphoniker a livré un concert-marathon d'excellente tenue. Le programme, présenté par Annekatrin Hentschel (BR Klassik), rendait naturellement hommage aux lauréats de l’édition 2026 des ICMA, et en particulier à l’orchestre bavarois, récipiendaire d’un Special Achievement Award, qui célèbre cette année son quatre-vingtième anniversaire.
En poste depuis dix ans, son chef principal, le Tchèque Jakub Hrůša (sacré artiste de l’année), fut fougueusement accueilli par le public bambergois et ses autorités de tutelle. Il mit le feu aux poudres avec l’Ouverture Léonore n° 3 – celle-là même sur laquelle avait débuté, le 20 mars 1946, le premier concert donné par le Bamberger Tonkünstlerorchester, sous la baguette de Bertil Wetzelsberger. D’entrée de jeu, la sonorité homogène et détonante du Bamberger saisit nos oreilles, dégageant dans l’énigmatique introduction, aux confins du silence, une puissance émotionelle aussi captivante que dans le climax ultérieur, qui s’imposa au terme d’un crescendo merveilleusement amené. L’ensemble, radieux dans tous les pupitres (mention spéciale à la première flûte), ravit par sa superbe autant que par la précision millimétrique de son intonation.
La soirée, animée au micro par Annekatrin Hentschel (BR Klassik), se poursuivit par une allocution du ministre bavarois des Sciences et des Arts, Markus Blume. Ce dernier fut bientôt relayé par l’Allegro vivace du Concerto pour alto et orchestre de Béla Bartók, brillamment servi par le tempérament volcanique et la technique éblouissante de Nils Mönkemeyer. Suivirent les deux premiers interludes du remarquable oratorio PASSIO du compositeur hongrois Péter Zombola (compositeur de l’année). Dans le premier, sombre et affligé, des accords se relaient, en tuilage, d’un pupitre à l’autre, tissant un choral fantomatique en lambeaux dont l’épaisseur ne cesse d’enfler, jusqu’à retentir à l’orchestre au grand complet. Le second fait la part belle aux cordes qui, furioso, propulsent des accords sur un rythme régulier émaillé de syncopes, fréquemment interrompus par les déflagrations d’une tonique dans le grave. Le tutti orchestral, scandé par un rythme de marche imprimé par des timbales déchaînées, clôt le mouvement dans un sentiment d'effroi. Tout se passe comme si la Danse sacrale de Stravinsky flirait ici avec le Trisagion d’Arvo Pärt (!).
Changement brutal d’atmosphère avec l’Allegro vivacissimo du Concerto pour violon de Tchaïkovski. On y retrouve, sous les doigts de Roman Simovic, la même virtuosité, doublée d’une incroyable aisance et assertivité, que celle de Mönkemyer quelques minutes auparavant. Enflammé par autant de pyrotechnie, le public ne put contenir les “bravos” de rigueur. Direction Finlande, ensuite, où deux pièces de Kalevi Aho – le très virtuose Solo III pour flûte, moto perpetuo très chromatique exploitant quasiment tous les modes de jeux de l’instrument, et le finale non moins spectaculaire d'un Concerto pour alto – furent sublimés respectivement par Sharon Bezaly et Hiyoli Togawa. Avant la pause, Mariam Abouzhara, bien moins timide armée de son violon qu’en son absence, ne fit qu’une bouchée du finale du Concerto pour violon de Brahms.
Si Roberto Prosseda s’acquitta avec la même facilité de l’Allegro du Concerto pour piano de Silvio Omizzolo – l’un des concerti italiens honorés par le label Hypérion sur le disque « War Silence » –, on regrette qu’il ne lui ait pas préféré le Piccolo Concerto per Muriel Couvreux de Dallapicolla, autrement plus intéressant. Prosseda fut aussitôt rejointe par la soprano Ermonela Jaho, brillante au propre comme au figuré dans le très beau Lamento belcantiste per la morte di Bellini « Venne sull’ali ai zeffiri ».
Le recueillement se poursuivit, dans un tout autre genre, dans le motet à 5 voix « Sana me Domine » de Josquin des Prez, enluminé par l’ensemble vocal masculin amarcord, basé à Leipzig. Celui-ci se défit au plus vite de son auréole pour enchaîner dans un registre grivois avec le Volkslied « Scaramella va alla guerra » du même compositeur, faisant ainsi étalage de l’humour et des talents d’acteurs de ses membres.

Retour de Tchaïkovski, à l’approche de l’issue de ce programme gargantuesque. Aux commandes, le jeune pianiste américain Anthony Ratinov (Classeek Award de l’année), dont le star-système n’a pas (encore ?) perverti l’extrême sympathie doublée d’une profonde modestie, a semblé plus tendu à l’entame de sa prestation, mais a rapidement revêtu ses gants enchantés pour arracher au public ses plus sincères « hourrah ».
La soirée s’acheva comme elle avait commencé : par une évocation de ce fameux concert inaugural de 1946 lors duquel la phalange bambergoise fit ses débuts. Beethoven à nouveau, avec, cette fois, le finale de la Septième Symphonie, qui figurait également au pied de l’affiche il y a quatre-vingts ans. L’orchestre, dont nous aurons communié sans désemparer à la joie manifeste éprouvée tout au long du programme, livra un feu d’artifice en guise d’apothéose. Émouvant hommage de l’ensemble à Beethoven… à moins que ce ne fût l’inverse…
On sait gré au Bamberger Symphoniker d'avoir regroupé autour de lui, au cours d'une même soirée, une brochette aussi gourmande d'artistes exceptionnels, et de nous avoir servi, avec une joie palpable et un incroyable talent, un programme dont l'exigence n'avait d'égale que la diversité.
Deux regrets, néanmoins. Celui, tout d’abord, de n’avoir pu entendre la jeune artiste de l’année, Anja Mittermüller : victime d’allergies et contrainte, sur avis médical, à garder le silence, la mezzo-soprano nous fit toutefois l’honneur d’être présente. Celui, ensuite, qu’une sévère pneumonie ait retenu alité Stephen Kovecevich, récompensé cette année pour l’ensemble de sa carrière. Nous lui souhaitons un prompt rétablissement !
Olivier Vrins, Bamberg, 18 mars 2026
Crédit photographique: Olivier Vrins et Marian Lenhard



