Chroniques musicales autour d’un roi fou, dans la tourmente de la Guerre de Cent Ans
Le Grand Embrasement. Into The Winds. Anabelle Guibeaud, chalemie, flûte à bec. Rémi Lécorché, buisine, trompette à coulisse, flûte à bec. Marion Le Moal, chalemie, flûte à bec, percussion. Adrien Reboisson, chalemie, douçaine, flûte à bec. Laurent Sauron, percussions. Pierre Hamon, cornemuse. Livret en français, anglais. Novembre 2024. 65’39’’. Ricercar RIC 476
Préalablement rodé en concerts mêlant musique et récitations, le projet se présente comme une chronique autour de Charles VI (1368-1422). Depuis un premier accès de dérèglement psychique en 1392 dans la forêt du Mans, chargeant ses propres troupes, le monarque bascula dans l’engrenage d’une vésanie. La paléopsychiatrie a pu rétrospectivement la diagnostiquer comme une paranoïa ou une schizophrénie. Ce qui aux yeux de la postérité lui valut le surnom de « Charles le Fol ». Ce grand embrasement que le CD a pris pour titre se réfère-t-il à cette inexorable consumation mentale ? Ou au contexte à feu et à sang de la Guerre de Cent ans ? Ou, même si l’épisode n’est pas directement évoqué, se réfère-t-il à ce tragique Bal des ardents de janvier 1393 où quatre membres de la noblesse périrent accidentellement comme torche humaine ? Le jeune Charles VI réchappa de cette fatale mascarade, qui scella sa démence. Cette aliénation contribua à placer son règne sous des influences contrariées, par la tutelle de ses oncles, par son épouse Isabeau de Bavière, par la rivalité entre son frère Louis d’Orléans et son cousin Jean Ier de Bourgogne.
Illustrant cette amère destinée, le programme du CD se structure en huit sections biographiques : couronnement à Reims, émancipation, déclaration de la folie, assassinats du Duc d’Orléans (1407, plongeant le royaume dans la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons) et de Jean sans Peur (1419), hécatombe de la Bataille d’Azincourt (1415), Traité de Troyes (1420) qui entendit soumettre la France à l’Angleterre d’Henri V, enfin trépas et inhumation dans la basilique Saint-Denis.
Charles VI fut assurément mélomane. Et bon vivant, en dépit de ses troubles bipolaires. Malgré la prévention de son pieux et vertueux conseiller Philippe de Mézières (1327-1405), il se délectait des banquets et divertissements mondains, rythmés par les ménestrels. Lors de ses noces en 1385, « les Picards s’habituent […] à la visite des rois de France, et le rôle des musiciens pendant les réceptions n’est pas négligeable » observait Frédéric Billiet (Le concert en Picardie à l'apogée de l'École franco-flamande, thèse de musicologie, Université de Paris IV, 1985). Charles renouvela le statut des ménétriers en 1407, tout en contingentant la corporation, tant ses membres pullulaient à Paris.
Conformément à la vocation d’Into the Winds, l’instrumentarium se limite aux aérophones, seulement abondés par la percussion (nacaires, tambourin, tabor, triangle à anneaux…). Un tel effectif de vents s’avère toutefois réducteur pour dresser un tableau qui rendrait parfaitement justice à la pratique d’alors. Rappelons que l’épouse de Charles, son frère Louis, sa fille Isabelle jouaient de la harpe, et que plusieurs cithares sont mentionnées dans l’inventaire familial. Respectant la diversité des contextes, des plus pompeux aux plus intimistes, l’équipe de souffleurs se partage entre la gouaille des chalemies, l’apparat de buisine et trompette à coulisse, et la douceur des flûtes à bec large. Pierre Hamon apparaît à la cornemuse dont l’usage, selon Pierre Bec (La cornemuse. Sens et histoire de ses désignations, Toulouse, 1996), est attesté à la cour des ducs de Bourbon, de Bourgogne et de Lorraine, où les musiciens allemands étaient réputés. Les anches pénétrantes pimentent ici la procession funèbre escortée par Par ung regart des deux biaulx yeux.
Purement instrumentale, la présente anthologie dérive de chansons dont le substrat, librement décliné et affranchi des contraintes formelles et textuelles, se prête à la sensibilité des interprètes et à la logique narrative. Dans l’album Lancaster and Valois, French and English Music c1350–1420 (Hyperion, décembre 1991), les Gothic Voices de Christopher Page avaient déjà planté un décor pour le conflit opposant les deux dynasties séparées par la Manche. Situé entre Guillaume de Machaut (c1300-1377) et la génération pré-Renaissante des Guillaume Dufay (1397-1474) et Gilles Binchois (c1400-1460), le répertoire visité par le présent CD inclut peu d’occurrences notoires. On se rappellera Alarme, alarme révélé par The Art of Courtly Love de David Munrow (Emi, 1973). La page la plus célèbre reste Or sus vous dormés trop, enregistrée dans les albums O Tu Chara Sciença de La Reverdie (Arcana, juillet 1993), Armes, amours d’Alla Francesca (Opus 111, février 1997), Zodiac par la Capilla Flamenca de Dirk Snellings (Eufoda, février 2004), Argentum et aurum par l’Ensemble Leones de Marc Lewon (Naxos, avril 2013), et Song of Beasts de Dragma (Ramée, avril 2019). Au demeurant, la majorité des œuvres ici abordées ne sont pas les plus fréquentées de la discographie médiéviste, et proposent même maintes raretés.
Au-delà du référent thématique et du contenu descriptif des pièces, l’évolution esthétique de la sélection épouse le parcours chronologique. En amont, le virelai Alarme, alarme de Magister Grimace s’enracine encore dans l’Ars nova et précède judicieusement le trépidant Ja Falla. Parmi les compositeurs les moins méconnus, Johannes Cesaris et Johannes Tapissier (son Sanctus prélude ici à l’attentat de Montereau) furent vantés dans Le Champion des Dames (c1441) de Martin Le Franc. Progressivement ornée, la chanson Je ris, je chante, je m’esbas peut traduire une conscience altérée dont l’esprit s’obscurcit. Ce style transitionnel s’exprime aussi avec Je suis celuy du rémois Baude Cordier.
La profession musicienne était certes féminisée (les vocables chanteresses, menestrelles figurent dans les annales). Pour autant, Nicole Grenon (1382-1456) n’est pas une concession à l’inclusivité. Car au Moyen-Âge, ce prénom pouvait renvoyer à la gent virile. En l’occurrence, ce chanoine et maitre de chapelle témoigne par son écriture simple et gracieuse de la nouvelle manière qui s’imposera avec les Franco-flamands. Celle qui s’expose avec Hugo de Lantins, né aux environs de Liège, et dont l’émouvant Grant ennuy m’est accompagne les funérailles. L’aire s’élargit encore avec le diplomate d’origine tyrolienne Oswald von Wolkenstein (1376-1445), refermant ce florilège par un fringant Wolauff wir wellen slaffen, qui s’escamote au gré d’une farandole évanescente.
Dans le cadre organologique qu’il s’impose, Into The Winds a borné son périmètre instrumental, là où l’appoint de cordes frottées ou pincées aurait pu enrichir le propos en accord avec l’instrumentarium du temps. De liesse en diminutions ciselées, le portrait réussit cependant à moduler les textures sans lasser. Se déploie un tableau d’humeurs variées, reflet d’une vie tourmentée dans un creuset d’intrigues sociales et politiques. L’histoire personnelle d’un roi fou s’ancre dans celle d’une époque redoutable, tiraillée par le Grand Schisme, les guerres, les épidémies de peste. Par son format et son hommage singulier, sans équivalent dans la discographie, Into The Winds autorise un regard intelligent et assumé sur ces turpitudes qui n’ont rien à envier à notre modernité, ainsi que le prouvait déjà l’auteure américaine Barbara Tuchmann (A Distant Mirror, 1978), inscrivant ce long siècle dans l’emballement, l’embrasement de ses calamités.
Christophe Steyne
Son : 8,5 – Livret : 9 – Répertoire : 8-10 – Interprétation : 10



