Horst Stein, le Kapellmeister retrouvé

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concertos pour piano n° 1 à 5. ; Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonies n° 2 et n° 6 ; Luigi Cherubini (1760-1842) : Requiem en ut mineur ; Alexandre Glazounov (1865-1936) : Concerto pour violon op. 82 ; Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Concerto pour violon n° 1 op. 19 ; Jean Sibelius (1865-1957) : Symphonie n° 2 op. 43, Suite Lemminkäinen op. 22, Pelléas et Mélisande op. 46, La Tempête op. 109, Finlandia op. 26, Night Ride and Sunrise op. 55, La Fille de Pohjola op. 49, En Saga op. 9 ; Richard Wagner (1813-1883) : Ouvertures et Préludes ; Carl Maria von Weber (1786-1826) : Ouvertures, L'Invitation à la valse op. 65, Symphonie n° 1 ; Hugo Wolf (1860-1903) : Penthesilea, Der Corregidor (extraits). Airs d'opéra. Friedrich Gulda, piano ; Josef Sivó, violon ; Hilde Gueden, soprano ; Kim Borg, basse ; Wiener Philharmoniker, Orchestre de la Suisse romande, direction : Horst Stein. 1969-1981. Notice en anglais. 15 CD Decca Eloquence 484 4593.

Decca Eloquence rassemble en un coffret l'intégrale de ce que Horst Stein (1928-2008) a gravé pour Decca, augmenté d'un disque d'airs russes capté pour Deutsche Grammophon avec la basse Kim Borg. Voilà donc réuni le legs discographique d'un chef que la postérité a injustement laissé glisser au second plan, alors même qu'il occupa pendant quarante ans des postes majeurs : près de cinq cents soirées au Staatsoper de Vienne, une décennie hambourgeoise comme Generalmusikdirektor, la direction artistique de l'Orchestre de la Suisse romande de 1980 à 1985, puis des mandats à Bâle et Bamberg. Et surtout, une présence à Bayreuth qui en fait l'un des chefs les plus  programmés dans la fosse du Festspielhaus depuis la réouverture de 1951. 

Cette dimension wagnérienne mérite qu'on s'y arrête tant elle illustre un parcours exemplaire dans la tradition d’apprentissage des chefs d’orchestre d’alors. Le destin bayreuthien de Stein commence en 1952. Il a vingt-quatre ans lorsqu'il est engagé comme assistant au Festival à l’initiative de Joseph Keilberth dont il est l’un des jeunes collaborateurs à Hambourg, et il y restera, sous différents statuts, près de trente-cinq ans. Les premières années sont celles de l'apprentissage en coulisses, dans la position d'observation privilégiée que la maison wagnérienne réserve à ses jeunes répétiteurs. Stein y travaille successivement sous l'autorité de Joseph Keilberth bien sur mais aussi de Hans Knappertsbusch, Clemens Krauss et Herbert von Karajan — soit le quatuor qui a refondé Bayreuth après la guerre. Il assiste aux répétitions, prépare les chanteurs, suit les filages, observe la manière dont chacun de ces tempéraments très différents aborde le Ring, Parsifal ou Tristan. C'est là, plus que dans aucune école, que se transmet l'idiomatique wagnérien : ce sens des grandes durées, des transitions, du rapport entre la fosse et le plateau dans une acoustique unique au monde mais si délicate à maîtriser. Wieland Wagner, qui transforme alors radicalement l'esthétique scénique du Festival, repère sa rigueur et sa fiabilité.

En 1969, à quarante-et-un ans, Stein passe enfin à la baguette. Wolfgang Wagner — Wieland est mort en 1966 — lui confie Parsifal, qu'il dirigera pendant plusieurs saisons consécutives. Suivront le Ring dans les années 1970, Der fliegende Holländer, Tannhäuser et surtout Die Meistersinger von Nürnberg, partition à laquelle il vouait une affection particulière. Entre 1969 et 1986, il assure cent trente-huit représentations au Festspielhaus, ce qui le place au troisième rang des chefs les plus programmés depuis la réouverture, derrière les seuls Christian Thielemann et Daniel Barenboim — devant Knappertsbusch, Levine ou Boulez. Le chiffre est éloquent : il dit la confiance que les Wagner et l'orchestre lui accordaient, dans une maison qui n'invite qu'un cercle restreint et qui mesure ses fidélités en décennies et de nombreux chefs stars se sont cassés les dents.  

C'est cette autorité de fosse, accumulée sur des centaines de soirées d'opéra, qui imprègne tout le coffret Decca. Stein incarne la catégorie devenue rare du Kapellmeister allemand au sens noble : un musicien qui sait tout faire, qui ne théâtralise rien, et dont l'autorité naît d'une connaissance du métier plus que d'une rhétorique de chef-vedette. Le coffret en administre la démonstration sur un répertoire d'une étendue impressionnante au regard de nos critères actuels....

Le cycle Beethoven avec Friedrich Gulda et le Philharmonique de Vienne (1970-1971) reste le sommet de l'ensemble. Spontanéité, lyrisme, refus du monumental : Gulda joue avec une fraîcheur d'improvisateur, Stein l'accompagne avec une attention chambriste qui laisse au pianiste tout l'espace nécessaire sans jamais relâcher la pulsation. Plus d'un demi-siècle après son enregistrement, cette intégrale reste une grande référence par la fraîcheur du jeu du pianiste et la fidélité de l’accompagnement d’un chef au service de son soliste.  

Les deux Bruckner viennois (Symphonies n°2 et n°6) confirment ce que les habitués de Bayreuth savaient : Stein avait l'architecture wagnérienne dans l'oreille, et il transpose cette intelligence des grandes durées à Bruckner avec un naturel évident. Pas de pathos appuyé, pas d'effet de masse, mais une respiration ample et une attention constante à la qualité de l'attaque viennoise. La très délicate Sixième est particulièrement aboutie, avec un Adagio dont la conduite des phrases lyriques fait merveille.

Le volet Sibelius, gravé à Genève avec l'OSR entre 1971 et 1980, constitue la véritable surprise du coffret pour qui ne connaît pas ce répertoire-là chez Stein. Quatre disques de poèmes symphoniques et la Symphonie n°2 y déploient une vision robuste, d'une grande tenue rythmique, qui tranche avec la tradition plus brumeuse du Sibelius nordique. En Saga, Pohjola, la Suite Lemminkäinen témoignent d'un orchestre suisse dont la couleur fauve trouve dans cette musique une plasticité nouvelle. C'est sans doute, avec Beethoven, le pan le plus précieux à redécouvrir tant le chef est d’un enthousiasme communicatif !  

Le reste du coffret tient ses promesses. Le Requiem de Cherubini en ut mineur, capté à Vienne, sert la rigueur liturgique de la partition sans en gommer les beautés instrumentales. Les ouvertures wagnériennes avec les Wiener Philharmoniker (le Vaisseau, Tristan, Maîtres chanteurs) bénéficient d'un orchestre en pleine possession de son idiome et d'un chef qui, plutôt que de chercher l'effet, laisse la rhétorique opérer par elle-même — c'est l'oreille de Bayreuth qui parle. Le superbe programme Weber — la Symphonie n° 1, L'Invitation à la danse dans l'orchestration de Berlioz, les ouvertures — est une rareté précieuse, témoignage d'un répertoire que Stein défendait avec affection. Enfin le couplage Hugo Wolf (Penthesilea et la Suite du Corregidor) sort de l'ombre une page symphonique sous-estimée, dont la défense vaut argument.

S'ajoutent deux disques d’accompagnement. Le premier propose des concertos pour violon (Glazounov, Prokofiev n° 1) avec un soliste qui mérite à lui seul qu'on s'arrête sur le coffret. Josef Sivó (1931-2007), né en Hongrie et formé à l'Académie Liszt de Budapest avant de poursuivre à Vienne avec George Enesco et Ricardo Odnoposoff, est entré aux Wiener Philharmoniker en 1960 et y est devenu Konzertmeister dès 1964 — fonction qu'il occupera jusqu'au début des années 1970, en parallèle de la chaire de violon qu'il tient à la Hochschule de Vienne de 1964 à 2000. Premier violon du Quatuor du Musikverein de 1965 à 1967, il appartient à cette lignée des grands Konzertmeister viennois qui ont façonné la sonorité de l'orchestre dans les années 1960-1970, aux côtés de Gerhart Hetzel ou Walter Weller.

Le résultat tient ses promesses : un Glazounov d'une élégance non démonstrative, où la cantilène slave trouve un phrasé de chambriste plus que de virtuose, et un Prokofiev n° 1 qui capte avec finesse l'ironie sous-jacente sans en forcer le trait. Sivó possède ce timbre net et droit, sans vibrato envahissant, caractéristique de l'école viennoise héritée d'Odnoposoff. C'est par ailleurs la première parution internationale en CD de ces gravures, longtemps restées confinées au catalogue analogique : une raison supplémentaire de saluer cette publication.

S'y joint un récital d'airs russes de l’imposante basse finlandaise Kim Borg incluant la “Mort de Boris”, où l'on retrouve toute la qualité d'écoute que Stein, ancien étudiant en chant, déployait avec les solistes : tempi ajustés à la respiration, soutien orchestral attentif aux moindres inflexions de la voix.

Decca Eloquence livre un report soigné, fidèle à la sonorité analogique des bandes originales — la prise de son du Beethoven viennois reste exemplaire de ce que la maison britannique savait faire au début des années 1970. Le coffret comprend une notice biographique substantielle et la reproduction des illustrations d'origine.

À l'heure où l'on republie tant d'intégrales pour des chefs déjà saturés en rééditions (suivez notre regard….), ce coffret a le mérite de combler une lacune réelle et de remettre en circulation un legs cohérent et compétent. Certes Horst Stein n'a pas révolutionné l'art de l'interprétation : il l'a servie, avec une honnêteté musicale et une autorité tranquille dont l'époque actuelle ferait bien de retrouver le goût.

Son : 9 — Livret : 8 — Répertoire : 9 — Interprétation : 9

Pierre-Jean Tribot

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