Sir Adrian Boult rayonnant chez Decca Eloquence

par

Sir Adrian Boult - The Decca Legacy, Vol 1: British Music. Édition 2022. Livret en anglais. 1 coffret de 16 CD. Decca « Eloquence » 4842204.

Sir Adrian Boult - The Decca Legacy, Vol 2: Baroque & Sacred Music. Édition 2022. Livret en anglais. 1 coffret de 13 CD. Decca « Eloquence » 4842302.

Sir Adrian Boult - The Decca Legacy, Vol 3: 19th & 20th Century Music. Édition 2022. Livret en anglais. 1 coffret 16 CD Decca « Eloquence » 4842284.

Le 8 avril 1949, sous ses allures de colonel de l’Empire des Indes -l’a-t-on connu un jour avec des cheveux ?…- Sir Adrian Cedric Boult (1889-1983) a 60 ans et, l’année suivante, il est retraité de force de son poste de chef de l’Orchestre Symphonique de la BBC qu’il occupait depuis la création en 1930 de cette phalange avec laquelle il avait gravé multitude de 78 tours pour EMI. Amer de son traitement par la hiérarchie de la BBC, il confie même à la Princesse Elizabeth (plus tard la Reine Elizabeth II) pendant l’intervalle d’un concert : Ils viennent de me virer. Je veux dire la BBC. Qu’à cela ne tienne : un été indien particulièrement florissant ne fait que s’annoncer à un Adrian Boult certainement pas prêt pour la retraite, avec l’acceptation du poste de chef principal du London Philharmonic Orchestra, laissé vacant par Eduard van Beinum (1900-1959). C’est avec cette phalange qu’il accomplira l’essentiel des enregistrements de ces trois coffrets.

Le contrat Boult-LPO chez Decca débute avec l’enregistrement en janvier 1952 de la Symphonie n° 2 « A London Symphony » de Ralph Vaughan Williams (1872-1954), sans savoir alors qu’elle initierait une intégrale : ce premier cycle des 9 Symphonies est exécuté par une seule phalange, contrairement à l’intégrale entièrement stéréophonique des années 60 chez EMI-Warner, moins homogène ; un autre avantage par rapport à EMI est d’avoir été réalisée en présence et selon les avis du compositeur et de sa femme Ursula, lui conférant d’office le statut d’authenticité.  L’enregistrement de la Symphonie n° 6 est même suivi d’un document émouvant : la voix même de Vaughan Williams adressant ses plus chaleureux remerciements à ses chers interprètes. Ce cycle historique légendaire constitue le cœur même du Volume 1 - Musique britannique, révélant Adrian Boult défenseur inconditionnel de la musique de son pays.

Ce qui nous vaut par ailleurs, dans les prises de son fabuleuses de Kenneth Wilkinson, des interprétations chaleureuses, dynamiques et précises, toujours de référence, de pages pétillantes de Malcolm Arnold (1921-2006), nostalgiques de George Butterworth (1885-1916), épiques de Arnold Bax (1883-1953), du soi-disant enfant terrible de la musique anglaise William Walton (1902-1983), ou autres que Les Planètes modalo-folkloriques de Gustav Holst (1874-1934). On retiendra également deux œuvres de styles diamétralement opposés : d’abord un superbement émouvant Concerto pour violon en si mineur d’Edward Elgar (1857-1934) avec en soliste de velours Alfredo Campoli (1906-1991), première des trois gravures de Boult ; ensuite la Symphonie n° 1 (1953) de Humphrey Searle (1915-1982), parrainée par le British Council, et qualifiée, avec raison, de « symphonie puissante, voire terrifiante », l’œuvre d’un romantique qui travaille le plus souvent en technique sérielle.

Le Volume 2 - Musique baroque et sacrée est le témoignage de l’interprétation d’un chef qui, dans sa jeunesse d’étudiant, a connu Arthur Nikisch (1855-1922) et s’en est inspiré dans ses convictions artistiques : ses enregistrements baroques réalisés entre octobre 1952 et décembre 1961 ne pouvaient donc être que difficilement influencés par le mouvement baroqueux qui s’ensuivit. Néanmoins les deux versions (mono et stéréo) du Messie de Haendel, données ici dans l’édition du musicologue britannique Julian Herbage (1904-1976) se démarquent de la longue tradition de chœurs massifs et d’orchestres renforcés dans des éditions de Mozart, en restaurant des effectifs plus légers dans la propre orchestration de Haendel. Si la version mono a l’avantage de solistes homogènes, Joan Sutherland dans la version stéréo est la seule à ornementer sa ligne vocale, créant un certain déséquilibre.

Si les deux versions du Messie sont le cœur de ce volume 2, le récital d’arias de Bach et Haendel par l’immense contralto Kathleen Ferrier est à chérir, en tout cas dans la version mono originale d’octobre 1952 (CD 10), car on ne voit pas l’intérêt de ce tripatouillage stéréo orchestral réalisé en février et mai 1960 et collé sur la version 1952 mono de la voix (CD 11) : à proscrire ! En comparaison, les récitals du ténor Kenneth McKellar et de la soprano Kirsten Flagstad paraissent plutôt lourds, la cantatrice norvégienne étant plus appropriée à la musique de Wagner ou Mahler.

Le volume 3 - Musique des XIXe et XXe siècles confirme d’abord l’excellence d’Adrian Boult dans son rôle d’accompagnateur en musique concertante, ce qui était déjà évident avec Alfredo Campoli dans le Concerto d’Elgar. Ruggiero Ricci (1918-2012) nous livre une version dramatique et musclée, au vibrato serré, du Concerto en ré de Beethoven, en totale osmose avec Boult. Friedrich Gulda (1930-2000) nous gratifie de son jeu direct et distingué, d’une fraîcheur réjouissante dans le Concerto pour piano n° 1 en mi mineur de Chopin, dans une orchestration de Mili Balakirev, curiosité qui ne semble pas avoir inspiré le LPO outre mesure. Retrouver la violoncelliste Zara Nelsova (1918-2002) est toujours un vrai plaisir, ici dans le traditionnel couplage Lalo - Saint-Saëns qu’elle fait rayonner de son jeu vibrant et chaleureux. Par contre, il est navrant d’entendre Mischa Elman (1891-1967) vraiment enregistré trop tard, dans les Concertos bien connus de Bruch (n° 1), Wieniawski (n° 2) et Tchaïkovski qu’il parvient à rendre ennuyeux et interminables, au grand dam certainement d’Adrian Boult. Heureusement Alfredo Campoli prend la relève dans le couplage inattendu du Concerto n° 2 de Mendelssohn et la belle Fantaisie Écossaise de Bruch bénéficiant d’exécutions exhaustives.

Les pianistes ne sont pas oubliés, surtout lorsqu’ils sont légendaires : Clifford Curzon (1907-1982), Peter Katin (1930-2015) et Julius Katchen (1926-1969) y vont chacun de leur Rachmaninov, agrémenté respectivement des Variations symphoniques de Franck curieusement flanqué du Scherzo du Concerto Symphonique n° 4 de Litolff, le seul Scherzo un temps célèbre ; de la rare Fantaisie de concert de Tchaïkovski ; et en mono et son remake stéréo des plus rares encore et pourtant délicieusement humoristiques Variations sur une chanson enfantine d’Ernő Dohnányi.

Même sans les solistes, Adrian Boult semble vraiment attiré par la musique russe dont il se découvre interprète particulièrement inspiré : de Tchaïkovski, aux côtés de la bien connue Ouverture 1812, il est parmi les tout premiers à révéler au disque microsillon la délaissée Symphonie n° 3 en ré majeur op. 29 « Polonaise », la Suite pour orchestre n° 3 en sol majeur op. 55, ou l’ouverture fantaisie Hamlet op. 67, tout cela avec le dynamisme et la précision nerveuse qui le caractérisent ; de Rachmaninov, peu connues en juillet 1956, ce sont les Symphonies n° 2 en mi mineur op. 27 (altérée par les coupures d’usage de l’époque) et n° 3 en la mineur, op. 44 dont il exalte le lyrisme avec la distinction qui lui est propre. Il nous offre également des Prokofiev pétaradants et pleins d’humour : l’Amour des Trois Oranges avec le London Philharmonic, et Lieutenant Kijé avec l’approprié Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire de Paris qu’il appréciait particulièrement.

Enfin, cerise sur le gâteau de ce coffret : un récital Mahler gravé en mai 1957, où avant Das Rheingold de Wagner par Solti en octobre 1958, l’on retrouve la voix légendaire de l’immense wagnérienne norvégienne Kirsten Flagstad (1895-1962) dans les deux cycles Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d’un compagnon errant) et Kindertotenlieder (Chants sur la mort des enfants), conduisant sa voix -devenue fragile avec l’âge mais gardant toute la richesse d’un timbre unique- avec une ferveur douce et envoûtante.

Son : 9 - Livret : 10 - Répertoire : 10 - Interprétation : 9

Michel Tibbaut

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