Couperin à la madrilène, avec les clavecins de Christophe Rousset et Yago Mahúgo

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François Couperin (1668-1733) : L’Art de toucher le clavecin. La Castellane ; Les Grâces naturéles ; La Monflambert ; La Favorite ; L’Antonine ; La Charoloise ; La Ménetou ; La Chazé ; La Princesse Marie ; La Bourbonnoise ; La Milordine ; La Verneüil ; La Verneüillétte ; La Régente ; La Villiers ; La Princesse de Sens ; La Princesse de Chabeüil ou La Muse de Monaco ; La Raphaéle ; La Morinete ; La Bersan ; La Boulonoise [Livres de pièces de clavecin I-IV]. Christophe Rousset, clavecin. Janvier 2025. Livret en anglais et espagnol. 72’52’’. MarchVivo MV013

François Couperin (1668-1733) : Premier Livre de pièces de clavecin. Louis Couperin (1626-1661) : Préludes en sol, fa ré, do, la. Yago Mahúgo, clavecin. 2023-2024. Livret en anglais et espagnol à télécharger. Coffret trois CDs 64’06’’ + 58’52’’ + 79’47’’. CMY 7007

L’actualité rapproche deux clavecinistes dans les pièces de François Couperin sur deux instruments de Keith Hill, captés au cœur de l’Espagne. L’un dans un récital live, l’autre pour le début d’une intégrale en studio. Hélas, on n’osera concéder que le soleil madrilène ait brillé dans pareilles occasions.

Voilà trente ans, en 1996, Harmonia Mundi rassembla en coffret l’intégrale des quatre Livres que Christophe Rousset avait gravés au début de la décennie pour ce label. Le concert donné le 8 janvier 2025 à Madrid sous l’égide de la Fondation Juan March propose ici un assortiment, structuré en huit services par tonalité, chacun introduit par un Prélude de L’Art de toucher le clavecin. Piochées à quatorze Ordres : cinq pièces en sol mineur, quatre en do majeur et la majeur, mais une seule en si bémol majeur et en mi mineur.

Chacune renvoie à un célèbre personnage au temps du compositeur, autant d’hommages plus ou moins explicites à ces vingt-et-unes figures aristocratiques. La Bersan fait ainsi allusion à la riche famille du Fermier général André Bauyn (c1637-1706), associée à un manuscrit bien connu des mélomanes férus du Grand Siècle. En La Muse de Monaco entrevoit-on Marie-Dévote de Chabeuil (1710-1727). Derrière La Bourbonnoise, La Charoloise et La Princesse de Sens se cachent trois demoiselles, filles de Louis III, duc de Bourbon-Condé (1668-1710). Derrière La Régente se dévoile Françoise-Marie de Bourbon (1677-1749), fille légitimée de Louis XIV avec Madame de Montespan, et épouse du régent Philippe d’Orléans. Derrière La Princesse Marie reconnait-on Marie Leszczynska, récemment unie à Louis XV quand parut le Livre IV en 1730.

Pour cette galerie de portraits s’illustre un instrument de facture franco-flamande fait en 2001, d’après un original d’Andreas Ruckers de 1646 ravalé par Taskin en 1780 –un des joyaux conservés par la collection du Musée de la Musique de Paris. Applaudissements d’entrée. Un public passagèrement bruyant se laissera-t-il conquérir par un jeu intimiste, pudique, émouvant par son humilité, dont Les Grâces naturéles ne tardent pas à donner exemple ?

Quelques accès d’introspection n’empêcheront pas la mobilité de La Favorite, troublante chaconne en rondeau dont Christophe Rousset relance la propulsion, là où un Davitt Moroney, dans sa superbe anthologie « Les Idées heureuses » de septembre 1987 au château du Touvet (Harmonia Mundi), flattait plutôt la sombre majesté. On pourra aussi comparer la Milordine ingénue du confrère anglais à celle, plus piquante, qui nous intrigue ici. À l’instar d’une sémillante Morinete, croquée entre primesaut et agacement.

Un phrasé délicatement lié force l’admiration dans La Chazé, la grâce parvient à s’installer (La Villiers), mais l’on a souvent l’impression que l’interprète est amené à hâter l’enjambée, comme pressé de s’acquitter. Pour préserver sa concentration et celle de l’auditoire ? Risquant parfois instabilité (La Verneüil) et raideurs qui gourment l’expression. Quand l’impatience n’induit pas un jeu boulé (La Bersan, huitième Prélude). Une captation grossière, épaississant le bas-medium, frelatant la subtilité des timbres, trahit ailleurs quelques visages, comme cette Monflambert qui empèse les traits du conseiller du tribunal du Châtelet.

L’assistance ne bronche pas pendant une autoritaire Raphaéle ou cette caractérielle Princesse Marie, assénée de haute lutte. L’hiver accomplit cependant son méfait sur des bronches dont les toux intrusives corrompent la sérénité de ce récital. Même si cet assemblage de tableaux bénéficie de la spontanéité propre au live, les irrespectueuses conditions sonores en gâtent les bonheurs. Comme un bouquet dont les épines et les impertinentes fragrances indisposent. Au point qu’on s’interrogera sur l’opportunité de cette publication, trop précaire pour emporter l’adhésion ? Un témoignage qu’on daignerait ignorer, au regard de l’émérite discographie de Christophe Rousset et son génie de styliste, ici indûment malmené par des circonstances peu motivantes.

On ne discutera pas la sélection opérée par Yago Mahúgo car celui-ci s’engage dans une démarche exhaustive annoncée en onze disques, représentée dans ce triple-album par le premier des quatre Livres au grand complet. Chacun des cinq Ordres est précédé d’un Prélude de même tonalité, pioché au catalogue de l’oncle Louis (1626-1661). Docteur cum laude de l’Universidad Rey Juan Carlo, aguerri auprès de Christophe Rousset, Kenneth Gilbert, et Malcolm Bilson, le musicien est une importante figure de la scène baroque espagnole. On connaît sa dilection pour le Grand Siècle, qui s’est traduite depuis 2013 chez Brilliant par des intégrales consacrées à Louis Marchand (1669-1732), Louis-Nicolas Clérambault (1676-1749), Pancrace Royer (1703-1755), et Armand-Louis Couperin (1727-1789).

Avant de pester à l’encontre d’un famélique livret qui se borne au tracklisting, on signalera qu’une version dématérialisée détaille, en espagnol et anglais, une présentation de chaque pièce, soumise à l’expertise de José Carlos Cabello. Intéressante mise en perspective, interrogeant tant le langage que la signification, souvent énigmatique, des titres. N’hésitant pas, au passage (La Diane, La Prude, La Charoloise), à égratigner la compréhension de l’éminent Philippe Beaussant (1930-2016), cofondateur du CMBV de Versailles. Sans vergogne à tresser les lauriers de l’interprète. Par exemple, en commentaire des emblématiques Idées Heureuses, cet accès de flagornerie : « je peux dire que personne d'autre ne parvient à extraire de l'œuvre cette beauté essentielle et inexplicable qui nous captive, nous capture, nous donne envie qu'elle ne s'arrête jamais ».

Partagerons-nous cet enthousiasme ? Très partiellement quand on aura déploré combien ces enregistrements réalisés en 2023-2024 à Mirador de la Sierra subissent une acoustique globalement calfeutrée, multipliant diverses perspectives au gré des sessions, au mieux équilibrées à défaut d’avenantes, au pire étroites et cartonneuses qui rendent l’écoute pénible. L’incohérence et l’ingratitude sonores pénalisent une écoute prolongée. Miniaturisant ce Keith Hill (2009) d’après un Taskin de 1769, qui dans pareil éteignoir apparaît aseptisé et lyophilisé.

Quant à l’enjeu artistique, le phrasé opère souvent dans une politesse distante qui toise avec détachement la sensibilité de ces pages. Une Nanète qui a du caquet, une Bourbonnoise adroitement délurée, un Réveil-matin qui piaille espièglement, pour une Milordine de fière allure mais qui respire court. À l’instar de la majorité de ces interprétations trop souvent linéaires et piétonnisées qui éveillent peu la gourmandise. Rares sont les moments où, comme dans cette Pateline agréablement dessinée, l’on se sentira de connivence avec la finesse expressive de ces cahiers.

Avouons certes que le prosaïsme de la captation discrédite de toute façon l’attrait de cette exploration. Nous ne libellerons pas notre ressenti au-delà du premier CD, les deux autres inspirant les mêmes timides sympathies, les mêmes réserves. S’il veut dignement s’inscrire à la suite des pionnières intégrales de la décennie 1970 (Kenneth Gilbert chez Harmonia Mundi, Scott Ross chez Stil, Blandine Verlet chez Auvidis), puis d’Olivier Baumont (Erato) et Christophe Rousset (HM), le courant projet devrait sérieusement se reconsidérer, –à commencer par s'extraire de cette infâme acoustique de placard.

Christophe Steyne

MarchVivo = Son : 5 – Livret : 8 – Répertoire : 9-10 – Interprétation : 7,5

CMY = Son : 4 – Livret : 2 (papier) & 9 (web) – Répertoire : 9-10 – Interprétation : 7

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