Hengelbrock et Helmchen : un éclatant romantisme allemand à Monte-Carlo

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À la tête d’un Orchestre philharmonique de Monte-Carlo en forme superlative, Thomas Hengelbrock dirigeait dimanche dernier un programme entièrement consacré aux maîtres du romantisme allemand : l’ouverture de Der Freischütz de Carl Maria von Weber, le Capriccio brillant op. 22 pour piano et orchestre de Felix Mendelssohn, le Konzertstück en fa mineur op. 79 de Weber avec le pianiste Martin Helmchen, puis, en seconde partie, la Symphonie n° 1 en si bémol majeur op. 38 « Le Printemps » de Robert Schumann.

Der Freischütz occupe une place fondamentale dans l’histoire de la musique. Premier grand opéra romantique allemand, il suscita l’admiration de Richard Wagner et de Hector Berlioz, qui en composera la version française. S’il est construit comme un singspiel — forme déjà utilisée par Mozart dans La Flûte enchantée ou par Beethoven dans Fidelio —, Weber élève le genre à la hauteur d’un véritable drame lyrique et ouvre ainsi une nouvelle page de l’opéra allemand.

Univers fantastique où les âmes se vendent au diable, où les jeunes filles se transforment en colombes et où les balles deviennent enchantées, Der Freischütz puise pleinement dans l’imaginaire germanique de Goethe ou de E. T. A. Hoffmann. Par son sens mélodique, ses couleurs orchestrales sensuelles et son efficacité dramatique, Weber signe une œuvre à la fois exigeante et immédiatement accessible.

On remarque notamment les échanges complices entre le hautbois de Matthieu Petitjean et la clarinette de Véronique Audard, qui incarnent avec finesse les figures amoureuses de l’opéra. Très grand, Thomas Hengelbrock n’a nul besoin d’estrade : il dirige sans partition ni baguette, et sa gestique d’une clarté remarquable suscite des réactions instantanées de l’orchestre.

Figure majeure du piano contemporain, Martin Helmchen entretient une relation singulière avec Monaco, nourrie de souvenirs artistiques autant que personnels. Artiste en résidence durant la saison 2021-2022, il s’est régulièrement produit à l’Auditorium Rainier III.

À la fois poète et virtuose, il retrouvait cette fois le très rarement joué Capriccio brillant op. 22 de Mendelssohn ainsi que le Konzertstück en fa mineur op. 79 de Weber. Mendelssohn demeure l’un des enfants prodiges les plus extraordinaires de l’histoire de la musique : à quinze ans seulement, son professeur Carl Friedrich Zelter le considérait déjà comme un musicien accompli, digne héritier de Bach, Mozart et Haydn. Ses œuvres restent encore trop peu présentes au concert, alors qu’elles constituent de véritables joyaux.

Dans le Capriccio brillant, on retrouve tout ce qui fait le charme de Mendelssohn : une écriture virtuose et scintillante, un art raffiné du contrepoint, une élégance naturelle du discours et cette veine mélodique immédiatement chantante qui annonce déjà les futurs Lieder ohne Worte. Helmchen s’y montre lumineux, brillant et profondément enchanteur.

Sous ses doigts, le Konzertstück de Weber acquiert une dimension presque symphonique. Le pianiste captive par l’élégance de son toucher et la poésie de ses moments suspendus. En bis, un Lied ohne Worte prolonge encore cet instant de grâce.

Après l’entracte, on se laisse emporter par l’énergie rayonnante de la Symphonie n° 1 « Le Printemps » de Robert Schumann. Composée en 1841, cette œuvre de jeunesse capture l’élan du renouveau, inspiré par la poésie d’Adolf Böttger et par l’atmosphère lumineuse de la saison. Le rôle de Clara Schumann fut déterminant dans la genèse de la partition : c’est dans le climat de leur récent mariage et sous son influence directe que Schumann composa cette symphonie débordante d’enthousiasme, en seulement quatre jours d’esquisses.

L’interprétation de Thomas Hengelbrock à la tête de l’OPMC impressionne par sa vitalité et sa cohérence. Les cuivres déploient des sonorités éclatantes tandis que les cordes offrent un velouté soyeux. L’orchestre révèle une véritable « sonorité allemande », équilibre idéal entre densité, précision et transparence.

Le chef conduit l’ensemble avec une intelligence musicale de chaque instant, des tempos vifs et une maîtrise affirmée des dynamiques. La précision collective et l’engagement naturel des musiciens procurent un bonheur d’écoute constant. Par moments, l’ombre du grand Carlos Kleiber semble planer sur cette direction inspirée — et l’enthousiasme du public ne s’y trompe pas.

Monte-Carlo, Auditorium Rainier III, le 10 mai 2026.

Carlo Screiber

Crédits photographiques : Mina Esfandia

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