La Flûte enchantée à l'heure du cinéma muet
En 1791, année de son décès à 35 ans, Mozart compose le Requiem, la Clémence de Titus et la Flûte enchantée, trois œuvres majeures empreintes d'humanité. 235 ans plus tard, la Flûte enchantée reste l'opéra en langue allemande le plus joué au monde.
Pour clôturer sa première saison à la direction de l'Opéra de Lille, Barbara Eckle a eu l'heureuse idée de programmer cet ultime opéra de Mozart dans la mise en scène de Suzanne Andrade et Barrie Kosky créée à Berlin en 2012 et qui depuis, fait le bonheur des publics du monde entier. Ça se joue également à guichets fermés à Lille jusque fin mai. Il faut dire que cette version, très inventive, fait appel aux images et aux codes du cinéma muet, du film d'animation et de l'expressionnisme allemand des années 1920. Une façon de faire qui n'aurait sans doute pas déplu à l'ami de Mozart, Emanuel Schikaneder, librettiste et créateur de la Flûte enchantée en son petit théâtre populaire viennois où l'usage d'effets spectaculaires était de mise.
Des trouvailles, gags et effets visuels, il y en a ici à profusion, un peu trop peut-être même au risque, à la longue, de prendre le pas sur la portée symbolique et philosophique du propos inspiré de la pensée des Lumières, à laquelle Mozart et Schikaneder étaient fort attachés. Mais ne boudons pas notre plaisir.
Imaginez donc un mur d'images animées, percé sur trois étages de portes pivotantes permettant l'apparition-disparition des protagonistes, dont les moindres mouvements seront millimétrés, réglés comme papier à musique.
De la musique, il y en a de toutes les couleurs, on peut faire confiance à Mozart et ici, au très jeune et élégant chef italien Riccardo Bisatti, conduisant l'Orchestre national de Lille sur des tempos bien choisis.
Les parties parlées initiales sont avantageusement supprimées et remplacées par des intertitres, comme dans les films muets, accompagnés ici au pianoforte (Galina Ermakova).

La distribution, bien contrastée, ne manque pas d'allure : le jeune ténor chinois Mingjie Lei campe un Tamino d'une voix égale, sage comme une image, tout au long d'un parcours pourtant semé d'embûches comme on le sait.
La soprano néo-zélandaise, d'origine maorie, Natasha Te Rupe Wilson (Pamina) l'accompagne dans les épreuves, cheveux courts et col Claudine mais avec toute la palette des émois juvéniles.
Le baryton américain, Jarrett Ott (l'oiseleur Papageno), crève l'écran avec gourmandise en costume, canotier jaune paille, aux allures de Buster Keaton, toujours prêt à donner sa langue au chat (noir) qui le suit comme son ombre ou vice-versa.
La soprano hongroise Regina Koncz est ici une reine de la nuit, araignée géante prisonnière de la toile qu'elle a tissée, ce qui ne l'empêche pas d'affronter avec agilité les suraigus périlleux de sa partition.
Adrien Mathonat (basse) a du coffre en grande suffisance pour imposer un Sarastro sûr de lui et des idées avancées qu'il porte avec la dignité que confirment son strict chapeau haut de forme et sa barbe taillée en pointe.
Le ténor islandais Elmar Gilbertsson campe un Monostatos à la Nosferatu ou à la Méphistophélès mais ras de la jugeote malgré ses oreilles en pointe et son menton aussi long qu'un jour sans pain.
Les mezzos Julie Goussot, Polly Leech et Alexandra Urquiola, ne manquent pas de piquante allure dans leur rôle des trois dames ravageuses énamourées.
Quant à la soprano Judith Fa, elle ne rate pas son entrée en scène tardive, en Papagena, fine guêpe, avec un réel talent de comédienne et de la vitalité joyeuse à revendre.
Le chœur de l'Opéra de Lille (cheffe de chœur Virginie Déjos) fait de nouveau merveille d'homogénéité en docte assemblée de société savante, très masculine, comme on l'entendait dans le passé et encore trop souvent au présent. Le public était à la fête. Avec un peu de chance, vous pouvez encore essayer de dénicher une place libre d'ici le 26 mai.
Lille, Opéra, 9 mai 2026
Paul K'ros
Crédits photographiques : Frederic Lovino



