Pauline, ou l'intelligence artificielle au service de la découverte musicale

par

Il y a deux manières d'envisager l'arrivée massive de l'intelligence artificielle dans nos vies culturelles. La première — la plus visible, la plus anxieuse — consiste à voir partout des menaces : la créativité humaine remplacée, les voix singulières dissoutes dans une moyenne algorithmique, les œuvres patrimoniales noyées dans un océan de contenu généré sans discernement. Cette inquiétude n'est pas illégitime. Quand les grandes plateformes de streaming proposent à un auditeur une playlist de « musique classique pour étudier » qui mélange Brahms, Einaudi et de la nappe d'ambiance électronique vendue comme "nouveau classique", elles ne servent ni la musique, ni l'auditeur, ni les compositeurs.

Mais il existe une seconde voie, moins commentée, plus exigeante. Elle consiste à se demander ce que l'on peut construire avec ces outils quand on les met au service d'une mission éditoriale claire — quand on refuse de leur abandonner le pilotage et qu'on en fait, à l'inverse, des amplificateurs de l'intention humaine. C'est cette seconde voie que Crescendo Magazine a choisi d'explorer avec Pauline.

Pauline est une application web gratuite, libre d'accès, sans publicité ni tracking. Elle propose à chaque visiteur de lui confier un, deux, trois noms qu'il aime déjà — Mozart, Sibelius, Cécile Chaminade — et lui suggère des compositeurs proches par l'époque et l'esthétique, en privilégiant systématiquement les voix féminines et les artistes méconnu·es. Plus de 600 compositrices et compositeurs habitent aujourd'hui sa base, couvrant neuf siècles de création et plus de quatre-vingt-dix nationalités. Une frise chronologique permet de remonter le temps, une carte de naviguer par géographies. Un dialogue avec Pauline, mené par une intelligence artificielle, répond aux questions sur le répertoire. Un programme de concert personnalisé peut être généré à partir de vos affinités. À partir de chaque compositeur découvert, il est possible d'écouter la musique en se rendant sur YouTube, de se documenter grâce aux articles de Crescendo et de rechercher des concerts programmant les œuvres que l'on vient de découvrir. Le nom de l'application rend hommage à Pauline Viardot (1821–1910), cantatrice et compositrice franco-espagnole oubliée des manuels et pourtant figure essentielle de la vie musicale européenne du XIXᵉ siècle.

La différence avec les outils dominants tient en quelques principes fermes.

Là où les plateformes optimisent le temps d'écoute et l'engagement, Pauline optimise la découverte. Elle préfère qu'on l'écoute moins longtemps mais plus profondément. Elle ne cherche pas à retenir l'auditeur dans sa propre interface : chaque fiche compositeur renvoie explicitement vers les articles de Crescendo Magazine, vers YouTube pour l'écoute, vers Bachtrack et les agendas des principales salles pour les concerts à venir. Pauline n'est pas une plateforme — elle est une fenêtre.

Là où les algorithmes mainstream invisibilisent les compositrices — parce qu'elles sont moins écoutées, donc moins recommandées, donc encore moins écoutées —, Pauline les met activement en avant. Sur les plus de 600 compositrices et compositeurs présents, 141 sont des femmes, et l'algorithme les pondère positivement à chaque recommandation. Ce n'est pas un quota : c'est un choix éditorial assumé qui s'inscrit dans les combats que Crescendo Magazine mène depuis sa fondation pour la visibilité des femmes dans la musique.

Ce qui se joue là dépasse une question de goût interne. Les institutions et les régulateurs culturels européens nomment, depuis plusieurs années déjà, un problème qu'ils appellent découvrabilité : la difficulté, sur des plateformes conçues pour le hit et l'engagement, pour les œuvres patrimoniales, la création contemporaine et les voix sous-représentées à trouver leur public. Quand l'algorithme ne suggère que ce qui est déjà le plus écouté, il confirme ce qui existe au lieu d'ouvrir ce qui pourrait exister. Pauline prend le chemin inverse. Son algorithme ne prédit pas votre comportement, il propose un voyage. Elle ne cherche pas à maximiser le temps que vous passez avec elle ; elle cherche à maximiser la chance que, quelque part dans votre découverte, un nom que vous ne connaissiez pas — Cassandra Miller, Édith Canat de Chizy, Emily Pedersen, Jeanine Tesori, Unsuk Chin, Florence Price, Lili Boulanger, un compositeur belge des années 1930, une jeune voix norvégienne de 2024 — devienne un compagnon d'écoute. La découvrabilité n'est pas un mot technique. C'est un projet culturel.

Là où les grandes plateformes traitent toutes les musiques selon les mêmes logiques de hit, Pauline assume une niche : la musique classique, ses neuf siècles, ses créations contemporaines, sa scène belge — francophone et flamande. Elle s'adresse à un public lettré sans pour autant lui parler comme une encyclopédie : son ton est celui d'une revue, son design celui d'une page imprimée.

Là où l'IA mainstream cherche à imiter l'humain, Pauline le prolonge. Les portraits sonores qu'elle génère, les biographies qu'elle propose, les programmes qu'elle compose ne remplacent pas le travail de la rédaction de Crescendo : ils le déploient à une échelle que nous n'aurions jamais pu atteindre seuls. C'est la même logique qui préside à un beau dictionnaire : la main humaine en a écrit chaque entrée, mais sa structure, sa navigation, sa vivacité tiennent à des outils qui la dépassent.

Pauline n'est pas un produit fini. C'est une expérimentation publique. Elle évoluera, elle se trompera parfois, elle s'enrichira. Ce qu'elle défend, en revanche, est clair : il existe une voie pour l'intelligence artificielle dans la culture qui ne soit ni la résignation aux logiques de plateforme, ni le rejet par principe. Cette voie demande du travail éditorial, du goût, des arbitrages humains assumés. Elle demande, en un mot, ce que les revues comme la nôtre savent faire depuis longtemps.

Bonne découverte.

Accéder à Pauline : https://pauline.crescendo-magazine.be/

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.