Benoît Mernier, le tranquille chemin de l’identité

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Ustica. Benoît Mernier (°1964) : Comme d’autres esprits, pour orchestre ; Sur un ciel immense, pour orchestre ; Offering, pour voix d’alto et ensemble instrumental ; Deux poèmes pour violon et piano ; Ustica, pour orchestre de chambre. Orchestre Philharmonique Royal de Liège, direction Gergely Madaras ; Sarah Laulan, contralto ; Ensemble Sturm und Klang, direction Thomas Van Haeperen ; Tatiana Samouil, violon ; David Lively, piano ; Ensemble Musiques Nouvelles, direction Jean-Paul Dessy. 2019, 2024 et 2025. Notice en français et en anglais. Texte chanté reproduit en anglais. 68’ 22’’. Cyprès CYP4673. 

Benoît Mernier fait l’actualité en ce mois de mai : son troisième opéra, Bartleby, inspiré d’une célèbre nouvelle de Herman Melville, a été créé à l’Opéra Royal de Wallonie, et un album chez Cyprès salue un cheminement de vingt-cinq ans avec ce label belge. À cette occasion, Mernier avait accordé à Crescendo un entretien le 4 mai dernier. Dans un texte de la notice de cette nouveauté, le compositeur dévoile quelques clefs d’écoute, dont nous nous inspirons. Il évoque le titre choisi pour l’album, Ustica, qui est aussi celui de la dernière œuvre gravée. Cette page d’un peu plus de quatorze minutes, pour un orchestre de chambre de vingt musiciens (flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, trompette, trombone, deux percussionnistes, harpe, piano et neuf cordes) résulte d’une commande, qui date de 2019, de Jean-Paul Dessy et de Musiques Nouvelles pour un projet transgénérationnel incluant des membres de cet ensemble […] et de jeunes étudiant.e.s d’ARTS²-Conservatoire Royal de Mons, chaque instrumentiste prenant une part active. 

Le présent album est imprégné de bout en bout par la poésie ; celle du Prix Nobel de littérature 1990 du Mexicain Octavio Paz (1914-1998) a inspiré Ustica, évocation de cette île volcanique de la mer Thyrénienne, située au large de la Sicile. Dessy et son ensemble mettent en évidence, dans un climat mystérieux et ensorcelant, l’aridité de ce lieu qui fut un cimetière marin et le souvenir nostalgique du passé, entre fluidité de la mer et côté figé qui rappelle la mort. Gravée en public à Arsonic à Mons le 23 mars 2019, cette œuvre est dédiée aux artistes Natascha et Michel Mouffe, dont une peinture orne la couverture de l’album. Poésie, donc, à tous les échelons, qui montre « le tranquille chemin de l’identité » du compositeur, que Camille De Rijck souligne avec justesse dans un autre texte de la notice ; y est notamment rappelée l’influence de Philippe Boesmans, dont Mernier termina l’irrésistible opéra On purge Bébé, d’après Georges Feydeau, créé de façon posthume à la Monnaie en 2022, avec la si regrettée Jodie Devos. 

Les autres pages sont enregistrées elles aussi en public, en 2024/25, à Bruxelles (Bozar et Studio Dada) et 30CC à Louvain. La première pour orchestre, qui ouvre le programme, s’inspire du vers Comme d’autres esprits (voguent sur la musique), tiré de La Chevelure, dans Les Fleurs du mal de Baudelaire. Commande pour le 30e festival Ars Musica en 2019, où l’on trouve de brèves citations de Wagner (mesures initiales de l’Acte III de Tristan et Isolde) et d’une partition précédente de Mernier pour soprano et piano, cette pièce d’atmosphère éthérée et nostalgique offre à la harpe un rôle essentiel. L’autre morceau pour orchestre (2023), commande de l’OPRL et de son chef Gergely Madaras, est un hommage à Boesmans : Sur un ciel immense, titre lui aussi baudelairien ; mais ici, le climat est allègre et drôle, faisant allusion au rire typique de l’ami disparu. Excellente interprétation de la phalange liégeoise, qui traduit avec finesse les aspects lyriquement contrastés de ces deux pages.

Pour Offering (2023), Mernier fait appel à un texte issu de trois poèmes d’un recueil du Prix Nobel de littérature 1913, l’Indien Rabindranath Tagore (1861-1941), texte écrit en bengali avant d’être traduit en anglais par l’auteur lui-même. Conçu pour voix d’alto et ensemble (flûte, clarinette, deux percussionnistes, harpe et trio à cordes), la dévotion en est le moteur, avec des thèmes sur l’attente de la rencontre, l’accord avec l’être aimé et la joie universelle, trois chants enchaînés, dans un contexte intemporel. La contralto Sarah Laulan, qui fut troisième prix du Concours Reine Elisabeth en 2014 (juste derrière Jodie Devos), évolue avec une fine émotion au sein du tissu instrumental de l’Ensemble Sturm und Klang, mené par Thomas Van Haeperen. Offering est dédié à la mémoire du poète belge Lucien Noullez (1957-2023), qui était aussi un passionné de musique ; il en nourrissait ses écrits. 

Deux poèmes pour violon et piano de 2020 complètent ce superbe programme. C’est un autre hommage à un écrivain belge, Jacques De Decker (1945-2020), qui fut Secrétaire perpétuel de notre Académie de langue et de littérature françaises de 2002 à 2019, et avait signé le livret du premier opéra de Mernier, Frühlings Erwachen, d’après le dramaturge allemand Frank Wedekind, créé à la Monnaie en 2007. Ici, les titres font référence à des vers de Verlaine : Voici que la nuit vraie arrive… (Ariettes oubliées, VI) et Le bruit des choses éveillées (Angélus du matin). Le violon de Tatiana Samouil est mélancolique et fluctuant dans le premier, facétieux puis obstiné dans le second, dont le matériel emprunte au Concerto pour violon de Mernier (2014). Le piano de David Lively, qui fut aussi lauréat du CMIREB (quatrième prix en 1972), soutient avec efficacité toute la mobilité qui traverse ces pages inspirées, terme que l’on accordera à toutes les œuvres gravées dans ce bel album Cyprès.

Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix

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