Anton Gerzenberg, vainqueur du Concours Géza Anda 2021 : une confirmation
Reflections. Maurice Ravel (1875-1937) : Gaspard de la nuit ; Jeux d’eau ; Valses nobles et sentimentales. Mily Balakirev (1837-1910) : Islamey, fantaisie orientale. Franz Liszt (1811-1886) : Années de pèlerinage III : Les jeux d’eau à la villa d’Este. Leopold Godowsky (1870-1938) : Métamorphoses symphoniques sur un thème de Johann Strauss fils : n° 2 : « Die Fledermaus ». Anton Gerzenberg, piano. 2025. Notice en anglais et en allemand. 70’ 06’’. Prospero PROSPO130.
Disparu prématurément en 1976, à l’âge de 51 ans, le pianiste hongrois naturalisé suisse Géza Anda a laissé le souvenir d’un interprète important des compositeurs classiques et romantiques, mais aussi de Béla Bartók, ainsi qu’en témoigne une discographie de haut niveau. Trois ans après son décès, sa veuve a créé le Concours Géza Anda, destiné à promouvoir le talent de jeunes pianistes. Il se tient tous les trois ans à Zurich. Le Français Georges Pludermacher (°1944) a inauguré la liste des vainqueurs en 1979. Depuis le début du siècle, on relève notamment les noms du Russe Alexei Volodin (°1977) en 2003, de l’Américain Andrew Tyson (°1986) en 2015 (il avait été classé sixième du Concours Reine Elisabeth deux ans auparavant), ou d’une autre Américaine, Claire Huangci (°1990), en 2018, qui fut elle aussi finaliste du Reine Elisabeth, en 2010.
La session de 2021 a couronné l’Allemand Anton Gerzenberg (°1996). Originaire de Hambourg, ce dernier a commencé le piano à quatre ans, a étudié dans sa ville natale avec Julia Suslin et Julija Botchkovskaïa, et à Vienne avec Jiracek von Arnim. Il a eu comme mentors Robert Levin, Alfred Brendel et Bella Davidovich. Gerzenberg a aussi étudié la musique contemporaine avec Pierre-Laurent Aimard, et a cofondé en 2019, avec d’autres jeunes solistes européens, l’ensemble ERMA, spécialisé dans les œuvres de notre temps et basé à Cologne. Depuis le concours Géza Anda, il mène une carrière internationale. Le présent album est son premier en solo.
Le programme « Reflections » d’Anton Gerzenberg s’articule autour de Maurice Ravel et des inspirations que l’interprète attribue à ce dernier : le son pictural de Liszt, magnifié par la limpidité de l’eau, le côté virtuose de Balakirev et de son Islamey, et la passion des valses de la famille Strauss ou du jeune Schubert. Le soliste déclare, dans une brève note, qu’il est tombé amoureux de la musique inventive de Ravel et que celle-ci l’accompagne sans cesse. L’enregistrement de l’album a été effectué en public, en avril 2025, sur un Steinway Modèle D Grand Piano, en la Paterskirche de Kempen, ville allemande proche de la frontière hollandaise, où est né, au XVe siècle, le moine Thomas a Kempis, auquel on attribue le livre de dévotion L’imitation de Jésus-Christ. Anton Gerzenberg a d’évidentes affinités avec Ravel, dont il propose trois œuvres. Son Gaspard de la nuit (1908) est à la fois sobre et coloré, avec une Ondine fluide, un Gibet douloureux, qui aurait pu être un peu plus tragique, et un Scarbo, dont le côté démoniaque est valorisé. Balakirev et son Islamey (1869), qui suit juste après, permettent à l’artiste de déployer une virtuosité déjà mise en évidence dans Scarbo, avec, pour la partition du natif de Nijni Novgorod, cette saveur exotique à laquelle Gerzenberg accorde une belle place.
Les Jeux d’eau de Ravel (1901) sont proposés ici à la manière d’une esquisse visuelle délicate, qui se prolonge dans les Jeux d’eau à la Villa d’Este de Liszt (1877), dont les sonorités ruisselantes sont comme une porte ouverte à l’intention du Français. Gerzenberg donne aux deux pages leur part de vitale fraîcheur. Les Valse nobles et sentimentales de Ravel (1911) se révèlent poétiques dans leur aspect clair et attachant, avec des sonorités effleurées, rappelant les références à Schubert (les Valses des op. 40 et 77 des années 1825/26) dans les deux adjectifs du titre des pages ravéliennes. Il y a là un goût certain pour la subtilité. Les Métamorphoses de Godowsky, virtuose fascinant né en Lituanie polonaise, dont Rachmaninov faisait l’éloge, ajoutent, avec des réminiscences de thèmes de La Chauve-souris de Johann Strauss II, une touche de séduction et de finesse de l’esprit viennois, dont Ravel, dans La Valse, fera, en un tourbillon angoissé, comme une antithèse des Valses nobles et sentimentales.
Dans ce récital public, le soliste offre trois volets pianistiques, comme un triptyque : Ravel/Balakirev pour le tragique et la virtuosité, Ravel/Liszt pour la fluidité, Ravel/Godowsky pour l’expressivité dansée. Anton Gerzenberg fait la démonstration de son attrait pour ce qu’il nomme « le kaléidoscope » de Maurice Ravel. L’allusion aux facettes miroitantes de cet instrument qui reproduit la lumière à l’infini est une belle signature pour un premier album, qui confirme les qualités du vainqueur du Concours Géza Anda de 2021, dont on suivra la carrière avec intérêt.
Son : 8,5 Notice : 9 Répertoire : 10 Interprétation : 9
Jean Lacroix



