L’univers orchestral, spirituel et profane, de Philippe Chamouard 

par

Philippe Chamouard (°1952) : L’Esprit de la nuit ; Le Pavillon d’or ; Mandala ; Habanera. Mieko Miyazaki, koto. Orchestre Philharmonique de Nuremberg, direction Léo Warynski. 2025. Notice en français et en anglais. 63’09’’. Indésens Calliope Records IC110. 

Né à Paris en 1952, le compositeur Philippe Chamouard a étudié le piano avec la Franco-américaine Aline van Barentzen (1897-1981), une élève de Marguerite Long, et la composition avec Roger Boutry (1932-2019), au CNSM. Il a aussi obtenu un doctorat en musicologie à la Sorbonne. Les passionnés de Mahler connaissent l’ouvrage qu’il a consacré à ce dernier, en 1989, aux éditions Méridiens Klincksiek, Gustav Mahler tel qu’en lui-même (réédité en 2022 chez Delatour-France) ; le compositeur autrichien a fait l’objet de sa thèse en musicologie. Dans son œuvre orchestrale personnelle, Chamouard effectue la plupart du temps un travail sur l’imaginaire, dans une écriture libre, où la méditation et la réflexion philosophique ou spirituelle ont une place fondamentale. Les titres de certaines de ses dix symphonies sont là pour en témoigner, avec leurs titres évocateurs : les jardins du désert (N° 3), le manuscrit des étoiles (n° 5), la montagne de l’âme (N° 6), les rêves de l’ombre (n° 7).   

Le présent album, dont Philippe Chamouard signe lui-même la notice, propose des pages composées entre 1999 et 2024 et s’inscrit dans cette même ligne, profane et sacrée. Sa vaste culture et sa curiosité intellectuelle se traduisent ici par des références à la Chine, au Japon, au bouddhisme et à l’Argentine. Dans L’Esprit de la nuit (1999, révision en 2024), le compositeur évoque l’antique philosophe confucéen Meng Tzu (- 372/- 289) ; dans une parabole autour de la montagne qui a sa part d’écologie, cet auteur chinois estime que la bonté étant naturelle à l’homme, celui-ci peut s’amender par l’éducation et par un mode de vie adapté, pour la retrouver. Les trois mouvements illustrent chacun, dans une orchestration soignée, à la fois mystérieuse et magique, une démarche en questionnement, la force de l’esprit de la nuit qui efface le mal de l’homme, puis l’amour qui triomphe grâce à la volonté d’un chemin de droiture. On peut simplement se laisser porter par cette musique intemporelle, mais pour appréhender sa vraie dimension, il faut tenir compte du contenu philosophique qui l’anime.      

Le Pavillon d’or (2010) s’inspire du roman du même titre de l’écrivain japonais Yukio Mishima (1925-1970) et, plus spécifiquement, de deux extraits qui évoquent des effets de lumière. Ce pavillon d’or, construit en 1397, est devenu temple zen, deux de ses étages étant recouverts de feuilles d’or. Le livre de Mishima est basé sur l’incendie du lieu, provoqué par un jeune bonze novice en 1950, l’écrivain expliquant cet acte de folie par l’obsession de la beauté. Pour cette partition symphonique fascinante, Chamouard a choisi le koto, instrument japonais aux cordes pincées, d’1 m 80 de longueur, qui existe depuis le VIIIe siècle et émet un son proche de celui de la cithare, avec une sonorité douce et sensible. Le climat de cette page, d’une durée qui dépasse les dix-sept minutes, entraîne l’auditeur dans un monde irréel, qui a un véritable pouvoir d’attraction. Je voulais réunir le pentatonisme utilisé dans la musique japonaise ancienne et l’échelle des douze sons de la gamme occidentale, précise Chamouard, qui ajoute que c’est seulement en cours de composition qu’il a pu fondre les deux échelles ensemble. 

La partie soliste du koto est confiée à Mieko Miyazaki, née à Tokyo, où elle a fait son apprentissage auprès d’un maître, Tomizo Huruya ; elle-même compositrice, considérée comme une grande virtuose du koto sur le plan international, elle s’est installée en France en 2005 et a diversifié l’usage de son instrument en s’adonnant à la musique classique, à la musique du monde et au jazz. Le public belge a pu notamment découvrir son talent lorsqu’elle s’est produite au Gaume Jazz Festival en 2025, avec le saxophoniste Franck Wolf. Cinq ans auparavant, elle avait transcrit de façon convaincante les Variations Goldberg de Bach (Continuo Classics). Le koto s’insère dans la partie orchestrale avec un raffinement séducteur et racé, créant une atmosphère envoûtante, en phase avec l’inspiration, symbolique.

Dans la pièce Mandala, qui évoque un diagramme peint ou tracé sur le sol avec des grains de riz ou de poudre colorée, dont la portée est éphémère, Chamouard se nourrit, en 2014, de la méditation bouddhique. Il y poursuit sa quête spirituelle, un cor solo s’installant dans cette réflexion profonde au tempo lent. Changement de décor avec Habanera (2024), souvenir d’un spectacle de tango en Argentine ; le rythme d’origine cubaine qui est à l’origine du tango et de la milonga (terme qui désigne la pratique sociale du tango sous forme de bal où l’on danse et écoute à la fois) laisse se déployer des couleurs diversifiées.

Au fil de ce parcours original, qui permet au mélomane d’entrer en symbiose avec la part philosophique et spirituelle de l’écriture de Philippe Chamouard, l’Orchestre philharmonique de Nuremberg, qui a pris son nom actuel en 1963, est bien en place. Connu pour ses enregistrements de musiques de films, il est dirigé depuis 2022 par le Britannique Jonathan Darlington. Il est confié ici à la baguette attentive du Français Léo Warynski (°1982), directeur musical, depuis 2014, de l’ensemble Multilatérale, spécialisé dans la musique de notre temps. La phalange bavaroise sert avec efficacité le monde personnel du compositeur. Dans Le Pavillon d’or, point fort de cet album, la complicité avec le koto est intense.

Son : 8,5   Notice : 10    Répertoire : 9    Interprétation : 9

Jean Lacroix   

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