Jean-Pierre Armengaud met en évidence la fidélité artistique de Clara Schumann pour son époux
Clara Schumann (1819-1896) : Musique pour piano, volume 2. Transcriptions de pages de Robert Schumann : Genoveva op. 81, ouverture ; Liederkreis op. 24 n° 5 ; 12 Gedichte op. 35, extraits ; Frauenlieben und -leben, op. 42, extraits ; Liederkreis op. 39, extraits ; Studien für den pedal-flügel, 6 Studien in kanonischer form op. 56, extraits ; Myrthen, op. 25, extraits ; Lieder und Gesänge op. 127 : n° 2. Jean-Pierre Armengaud, piano. 2024. Notice en anglais et en français. 73.55. Grand Piano GP931.
Né à Clermont-Ferrand en 1943, Jean-Pierre Armengaud, aux dons précoces, a été formé à l’École Normale de Musique de Paris, notamment avec Jean-Pierre Micault (1924-2021), qui fut un élève d’Alfred Cortot. Il a aussi obtenu un diplôme à l’Institut d’études politiques de Paris et un doctorat en musicologie, avec Vladimir Jankélévitch. Il se perfectionne, dans la capitale française, avec Reine Gianoli et Jacques Février, mais aussi à Sienne, puis à Moscou avec Stanislas Neuhaus, fils d’Heinrich Neuhaus, un élève de Godowski. Auteur de nombreuses publications, dont une biographie d’Erik Satie (Fayard, 2009) et des essais sur Debussy (L’Harmattan, 2018), il est reconnu comme un spécialiste de la musique française. Il a signé des intégrales de Satie, Debussy, Roussel, Poulenc, Dutilleux ou Denisov pour divers labels (Harmonia Mundi, Le Chant du monde, Adda, Accord, Warner, Naxos, Grand Piano…). Au cours d’une carrière de concertiste bien remplie, il a aussi occupé des fonctions culturelles dans des ambassades et a dirigé des programmes musicaux de Radio-France, tout en se consacrant à l’enseignement. Pour Grand Piano, il a enregistré deux albums pour honorer Clara Schumann. Le premier, paru en 2025, proposait un programme de compositions des décennies 1840/50. On y trouvait notamment les Romances op. 11 et 21, les Préludes et fugues op. 16, et les Variations sur un thème de Robert Schumann op. 20 (1853), sur l’inspiration triste de l’Albumblatt des Bunte Blätter op. 99 n° 4 de son époux. Dans le second volume, on trouve une série de transcriptions de pages de Robert Schumann, dont Clara a toujours fait fidèlement vivre le souvenir.
La première page à l’affiche est la transcription de l’ouverture du seul opéra de Robert, Genoveva ; elle date de 1850, deux ans après la création. L’action est centrée sur la légende d’une héroïne légendaire du Moyen-Âge, Geneviève de Brabant, qui échappa miraculeusement à la mort. Clara traduit avec efficacité l’atmosphère dramatique de la partition et sa densité ; c’est une excellente introduction à la suite du programme. La plus grande partie de l’album s’intéresse à l’année prolifique 1840, au cours de laquelle Schumann compose 138 lieder. C’est la période où le couple a pu enfin se marier, le 12 septembre, malgré l’opposition du père de Clara, Friedrich Wieck. Angoisse face à l’incertitude du jugement du tribunal, joie immense de la décision, puis détente teintée d’accents dépressifs. Jean-Pierre Armengaud, qui signe la notice, rappelle que la jeune épouse réalise rapidement quelques transcriptions de lieder afin de faire connaître au public de ses propres concerts et aux cantatrices de l’époque le génie des lieder, qui l’ont tant ému […], ce qui lui permet de pénétrer encore plus profondément le mystère de l’œuvre et de la personnalité complexe de son mari. Les compositions de 1840 sont, à cet égard, un terrain idéal.
Qu’il s’agisse des Myrthen op. 25, où confidentialité introspective et espérances de l’accomplissement d’un amour si désiré se côtoient, des Gedichte op. 35, où les émotions face à la peur de l’échec font écho au souvenir de Schubert (Wanderlied,) ou du Liederkreis op. 39, avec ses éléments positifs ou sombres (Frühlingsnacht, bel exemple d’hymne à l’amour), Clara s’inscrit dans la ligne psychologique et intellectuelle de son mari, en livrant, par le biais du piano seul, un terrain propice à l’expressivité frémissante ou à la riche variété des couleurs, qu’elles soient éclatantes ou feutrées. Jean-Pierre Armengaud sert tout cela avec un toucher pudique, respectueux des intentions, mais aussi du message qu’elles portent. On sera particulièrement touché par le lied Schöne Wiege meiner Leiden, sur un poème de Heine, tiré du Liederkreis op. 24, qui est peut-être bien « le plus beau de Schumann », précise l’interprète, au sein duquel l’accablement et la révolte sont douloureux. Mais aussi par les deux lieder extraits du cycle Frauenlieben und -leben, qui font la démonstration de la compréhension intime de Robert Schumann pour le cœur féminin, et évoquent la fusion dans le couple. Le programme est complété par quatre Studien op. 56, d’abord prévues pour un piano à pédalier, instrument qui amplifie les registres du piano, à la manière de l’orgue. Elles datent de 1845, au moment où Schumann nourrit son écriture de la fréquentation de l’œuvre de Bach. Il les transcrira rapidement pour piano à quatre mains. Armengaud signale que malgré les réticences de Robert, puis de Brahms, Clara, très émue par cette œuvre, choisit de transposer quatre de ces Études pour piano seul. On ne peut lui donner tort.
Ce panorama de transcriptions de pages de Robert par Clara dépasse le simple fait que la virtuose ait voulu faire mieux connaître les lieder de son mari. Son remarquable talent, qui nous fait déplorer aujourd’hui qu’elle ait arrêté de composer si tôt, quelques mois après la disparition de Robert, se fait jour ici tout autant que dans ses trop peu nombreuses créations personnelles. La conception de l’album, servi par Jean-Pierre Armengaud avec un goût très sûr, entraîne le mélomane, complice, dans le double univers intime des époux Schumann.
Son : 8, 5 Notice : 10 Répertoire : 9 Interprétation : 9
Jean Lacroix



