Miniatures pianistiques de la jeunesse de Silvestre Revueltas
Silvestre Revueltas (1899-1940) : Musique complète pour piano, volume 1. 25 Pièces pour piano. Rodolfo Ritter, piano. 2024. Notice en anglais. 48’ 45’’. Piano Classics PCL10353.
Mort prématurément, à peine âgé d’un peu plus de quarante ans, le compositeur mexicain Silvestre Revueltas est l’un des plus importants de son pays. Il montre des dons précoces pour le violon. Sa formation, d’abord locale, à Santiago Papasquiaro, au centre-ouest de l’État de Durango, se poursuit à Mexico, notamment avec Manuel M. Ponce (1882-1948), puis à Austin, au Texas, et au Musical College de Chicago. Il y perfectionne son violon avec le Polonais Paul Kochanski (1887-1934), qui était passé par le Conservatoire de Bruxelles, et avec le Tchèque Oskar Ševčík (1852-1934), un virtuose à la manière de Paganini. Son diplôme obtenu, il travaille deux ans aux USA avant de rentrer dans son pays natal, où Carlós Chávez lui propose de devenir son assistant comme chef d’orchestre du Symphonique de Mexico, fonction assurée jusqu’en 1935. Revueltas commence à composer au début de la décennie 1930. Mais il souffre d’un alcoolisme sévère, sa santé s’en ressent, au point qu’il sera interné en 1939. Victime d’une bronchopneumonie, Revueltas décède à Mexico en octobre 1940. Il laisse de la musique orchestrale, dont le percutant poème symphonique Sensemaya (1938), un tube que Léonard Bernstein, Eduardo Mata, Esa-Pekka Salonen, Gustavo Dudamel et quelques autres ont servi avec éclat, ainsi que deux ballets, de la musique de chambre et quelques mélodies.
Manquerait-il quelque chose à ce catalogue ? Jusqu’en 2024, explique le compositeur et historien mexicain Luis Jaime Cortez, auteur de la notice de l’album, les musicologues s’accordaient à dire que les œuvres présentées ici n’existaient pas. Pourtant, et les sources sont incontestables, trente pièces pour le piano prouvent le contraire, vingt-sept d’entre elles n’ayant jamais quitté un carnet, retrouvé dans une boîte en carton, dans lequel leur créateur les avait écrites. En fait, ces manuscrits étaient considérés comme des ébauches, parmi d’autres papiers. Le fait que Revueltas soit violoniste a occulté, pendant quatre-vingts ans, même pour les spécialistes de son œuvre, une réalité, celle d’avoir composé aussi pour le piano. Peu, sans doute, mais avec une concentration dans la période située entre 1915 et 1924, qui est celle de sa formation, de recherches et de questionnements personnels.
Vingt-trois miniatures sont réunies dans le présent album, auxquelles une Sonatine, en deux minuscules mouvements, est ajoutée, le tout en premières discographiques. Aucune pièce n’atteint la durée de quatre minutes, et plusieurs se comptent en poignées de secondes. Soyons clairs : on n’a pas remis en lumière des chefs-d’œuvre de haut niveau, il s’agit plutôt, comme le dit si bien Cortez, d’un journal sans mots, celui d’un jeune homme qui, âgé de quinze ans, se construit et est à l’écoute des diverses influences de son époque. Peut-être aussi celles de certains de ses professeurs, qui viennent d’Europe centrale. On découvre des réminiscences de Schubert, où la fluidité est de mise (Feuille d’album), la tradition romantique quelque peu académique (Prélude), l’influence de la tradition mexicaine (Mattinata), et quelques expérimentations, qui évoquent Scriabine (Lento doloroso) ou Bartók (Capricho Húngaro). En fin de compte, si l’écoute est agréable, si elle fait découvrir un aspect méconnu d’un compositeur qui compte dans la musique mexicaine, malgré sa disparition précoce, le présent album est à considérer avant tout comme un apport documentaire.
On sait gré à Rodolfo Ritter, virtuose germano-mexicain, d’avoir ressuscité ce petit bagage pianistique. Il a beaucoup contribué à une meilleure connaissance de compatriotes de Revueltas, comme Ricardo Castro, Manuel M. Ponce ou Gonzalo Curiel, pour le label Sterling. Il a aussi gravé, pour Toccata Classics, des pages de Paul Juon, compositeur russe d’origine suisse. Son répertoire inclut encore les concertos de Chopin, Brahms, Rachmaninov, Bartók ou Chostakovitch. Sur un ton naturel, avec simplicité, sans sophistication ni afféterie, Rodolfo Ritter rend hommage à ces miniatures qui racontent une décennie de création en voie d’élaboration.
Son : 7,5 Notice : 10 Répertoire : 7,5 Interprétation : 9
Jean Lacroix



