Titon et l’Aurore, de Cassanéa de Mondonville : entre féerie et naïveté

par https://menoflora.com/

Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville (1711-1772) : Titon et l’Aurore, pastorale héroïque en un prologue et trois actes. Reinoud Van Mechelen (Titon), Gwendoline Blondeel (L’Aurore), Emmanuelle De Negri (Palès), Marc Mauillon (Éole), Julie Roset (Amour), Renato Dolcini (Prométhée), Virginie Thomas, Maud Gnidzaz et Juliette Perret (Nymphes) ; Huit marionnettistes ; Les Arts Florissants, direction William Christie. 2021. Notice et synopsis en anglais et en français. Sous-titres en français, en anglais, en allemand, en japonais et en coréen. 127.00. Un DVD Naxos 2. 110693. Aussi disponible en Blu Ray.

Avant toute autre considération, il faut rendre un vibrant hommage à toute l’équipe de cette production. Celle-ci a en effet été filmée à Paris, à l’Opéra-Comique, en pleine pandémie, les 18 et 19 janvier 2021, et sans public ! Ce qui n’a pas empêché tous les protagonistes de se lancer avec enthousiasme dans l’aventure et, faute de spectateurs, de s’applaudir réciproquement et avec chaleur au bout de l’exercice. On peut se joindre aux éloges en battant des mains après vision dans son salon. Tout en émettant quelques réserves…

Lorsque cette pastorale héroïque de Mondonville est créée le 9 janvier 1753, la Querelle des Bouffons, qui oppose les partisans d’une musique purement française à ceux d’une italianisation, bat son plein. Le débat esthétique est même en phase aigüe, comme l’explique dans la notice Agnès Terrier, dramaturge et conseillère artistique de l’Opéra-Comique : les partisans de l’art français, soutenus par Madame de Pompadour, prennent Mondonville et son Titon pour fers de lance. Le succès est tel que l’œuvre va demeurer à l’affiche près de deux soirées sur trois, et ce jusqu’au printemps de cette année charnière, et sera reprogrammée régulièrement, notamment à Bruxelles, jusqu’à la Révolution, qui la fera tomber dans l’oubli. Il faudra attendre jusqu’en 1991 pour qu’elle soit ressuscitée par Marc Minkowski et Les Musiciens du Louvre (avec, dans les rôles principaux, Catherine Napoli et Jean-Claude Fouchécourt), dans un enregistrement paru chez Erato. William Christie et ses Arts florissants, avec le marionnettiste américain Basil Twist, ont repris ici le flambeau d’une partition qui méritait largement cette première mondiale en vidéo. 

Le livret est l’œuvre de Claude-Henri de Fusée, Abbé de Voisenon (1708-1775), dont des pièces furent représentées à la Comédie Française et à la Comédie des Italiens. Cet auteur s’est basé, pour le prologue, sur un texte d’Antoine Houdar de La Motte (1672-1731), qui a écrit des livrets pour Campra, Destouches ou Marin Marais, et, pour la trame de l’opéra, sur une œuvre inachevée de l’Abbé de la Marre (1708-1742), auquel Voltaire confia des travaux littéraires. L’intrigue pastorale a des accents dramatiques. Le prologue est centré sur Prométhée qui, indigné par l’indolence des dieux, se sert du feu et anime des statues d’argile. Rejoint par l’Amour qui approuve son action, il incite ce dernier à affirmer sa puissance sur l’humanité. A l’acte I, le berger Titon, qui ne fait pas partie des immortels, clame sa passion pour l’Aurore dont il est aimé en retour. Mais des divinités s’en mêlent : Éole, le dieu des vents, convoite l’Aurore, alors que Palès, déesse des bergers, est amoureuse en secret de Titon. Éole veut tuer ce dernier, Palès préfère un enlèvement. A l’acte suivant, Éole fait croire à l’Aurore que Titon est mort mais, fidèle, elle repousse ses avances. De rage, il déchaîne les Vents tout en demandant à Palès de sacrifier Titon. De son côté, Palès tente de séduire le berger, notamment lors d’une fête avec des nymphes, mais il lui résiste. Palès décide alors de se venger. Au dernier acte, elle transforme Titon en vieillard. Honteux et désespéré, ce dernier ne veut plus que l’Aurore le contemple. Cette dernière fait alors appel à l’Amour, qui va rendre à Titon sa jeunesse et lui accorder l’immortalité.

Le catalogue de Mondonville, sur lequel William Christie s’est déjà penché, notamment pour ses Grands Motets (Erato, 1997), contient d’autres partitions lyriques dont il offrit certaines à Madame de Pompadour, qui le lui rendit bien en choisissant son Titon et l’Aurore pour la défense des couleurs françaises dans le contexte défini plus avant. La présente production a été confiée au marionnettiste américain Basil Twist (°1969), qui s’est chargé de la mise en scène. Il a en plus conçu les costumes, globalement chatoyants, parfois même brillants (Palès), dans un amalgame baroque et antique, qui commet malgré tout une faute de goût en affublant le Prométhée du Prologue d’une vilaine tunique dans laquelle il est fagoté au lieu d’être héroïque. Les décors sont signés, eux aussi, par Twist. La scène initiale se développe sur trois niveaux où vont s’animer des statues grâce aux ardeurs de Prométhée, les trois actes se déroulant dans un contexte résolument pastoral qui se veut féerique, mais ne se révèle pas d’une créativité particulière. De ce côté, on est parfois un peu frustré. 

On n’est pas non plus toujours convaincu par l’emploi des marionnettes, directement manipulées ou suspendues par des fils, et l’on finit par éprouver un certain agacement à voir se multiplier les scènes de béliers ou de moutons factices, parfois empilés les uns sur les autres, qui font penser à une animation pour enfants peu exigeants. Tout se situe au premier degré, dans une atmosphère certes ludique, mais dont la naïveté qui s’installe est répétitive. Difficile de s’extasier, sauf peut-être lorsque de fugaces morceaux de tulle (à moins que ce ne soit une autre manière indéfinissable) entament un petit ballet dans l’espace (s’agit-il d’esprits ?), mais ce charme est de courte durée. Pourtant, il y a un moment de génie, c’est la scène de l’Acte II au cours de laquelle le dieu des vents déclenche une tempête spectaculaire. Marc Mauillon, qui assume le rôle avec une grande élégance, est revêtu de voiles d’une ampleur considérable ; cela lui permet de se mouvoir vertigineusement, comme sous l’effet réel du déchaînement des éléments, et de concrétiser ceux-ci d’une manière symbolique très éloquente. Tout au long de cette pastorale, dont l’esprit est préservé à la lettre, on est par ailleurs séduit par les éclairages. Quant à la réalisation filmée de François Roussillon, elle est très réussie, ce qui est appréciable.

Les réserves sont contrebalancées par la prestation des Arts Florissants conduits par un William Christie fougueux, efficace et ardent, menant cette partition, pleine d’une exubérante somptuosité instrumentale, vers des sommets de bonheur musical. Mondonville fait étalage d’éclats et d’effets du meilleur goût, qui relancent sans cesse l’action scénique dans un climat de fraîcheur contrastée et de vivacité, d’où affleure souvent l’émotion. On se laisse vite happer par cette créativité qui ne se dément pas une seconde. 

A l’exception des trois nymphes, revêtues à l’Acte II d’un curieux assemblage de feuillages verts lors des divertissements imaginés par Palès pour séduire Titon, et dont la prestation chantée est quelque peu inégale, l’ensemble du plateau vocal participe à ce plaisir musical. Reinoud Van Mechelen campe un Titon touchant dans ses déclarations amoureuses, avec un timbre qui déploie une poésie délicate dans l’air du début de l’Acte I Que l’Aurore tarde à paraître !, ou un peu plus loin, dans son air pour les pâtres. Il est encore plus émouvant, lorsque, frappé par la malédiction du vieillissement précoce, il tente de se dérober aux regards d’Aurore pour ne pas l’effrayer. Son chant devient alors déchirant. C’est du grand art. Face à lui, Gwendoline Blondeel, au physique avantageux et d’une fraîcheur naturelle, est une Aurore gracieuse et charmante. On savoure ses interventions jusqu’à lui pardonner l’un ou l’autre aigu ardu. Comment ne pas succomber à son imploration qui sert de prélude à l’Acte II Devais-je, Amour, de tant de larmes, ou à l’air adorable La tourterelle tendre et fidèle de l’Acte III ? 

Le duo de méchants est très bien en place. Altière et manipulatrice, la Palès d’Emmanuelle De Negri est sans cesse fascinante, avec son expressivité si directe. Quant à Marc Mauillon en dieu des vents, il est impressionnant, nous l’avons dit, dans ses voiles, et il apporte au personnage une présence autoritaire. Comme les autres protagonistes, il soigne une diction d’excellence qui donne au texte un surcroît d’intérêt. Julie Roset est un Amour délectable et juvénile, des plus crédibles. Quant au Prométhée de Renato Dolcini, au-delà de la tunique de seconde main dont il est affublé, il n’arrive pas toujours à nous convaincre de ses moyens, irréguliers dans le Prologue. Il est un peu en-deçà de ses partenaires. 

Cette production est particulièrement bienvenue. Elle rend l’accès à une partition dont l’intérêt est indiscutable, dans une interprétation digne d’elle. Nos réserves quant aux options de Basil Twist expliquent la note qui, sans elles, aurait été supérieure. On ne se privera pas pour autant de cette pastorale héroïque, à voir en famille.

Note globale : 8

Jean Lacroix    

 

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