Au théâtre élisabéthain de Hardelot, Le Lieu de nulle part par la jeune compagnie J’ai tué mon bouc

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Le théâtre élisabéthain, situé face au château de Hardelot et reconnu internationalement pour son architecture circulaire en bois et sa conception écologique, a célébré ses dix ans le 24 juin dernier. Pour l’occasion, le Midsummer Festival a passé commande à une compagnie implantée dans les Hauts-de‑France. Trois comédiens‑chanteurs et leur équipe y proposent un « cabaret élisabéthain », Le lieu de nulle part, présenté en création.

Le spectacle s’ouvre sur Here the deities approve de Purcell, chanté dans une atmosphère de recueillement par François Gardeil, contre‑ténor. Pourtant, on comprend très vite que l’on n’assistera pas à un théâtre « sérieux ». En effet, il réapparaît pour le chanter en brossant ses dents, avec des trilles en gargarisme… L’air revient d’ailleurs à plusieurs reprises, tel un leitmotiv ou un ground, chaque fois transformé. Tout oscille entre gravité et légèreté : les trois funambules théâtraux avancent sur des cordes de couleurs, hantés par le Berlin des années 1930 et par des scènes underground new‑yorkaises des années 1980. Dans ce mélange joyeux, ils convoquent Shakespeare, Ovide et d’autres figures fondatrices du théâtre, dans une marmite de fulgurances électriques. Le plateau, transfiguré, devient tour à tour cabaret, tréteau, laboratoire, lieu de résistance et de fête.

Conçu comme « un espace de liberté, de désordre joyeux et de poésie politique », le spectacle alterne chansons, répliques, show populaire avec participation du public, et détournements musicaux sur rythmiques électroniques. Si Flow my tears de John Dowland incarne la mélancolie élisabéthaine, Les femmes ça fait pédé de Régine apporte une énergie hippie ; Moi je veux mourir sur scène de Dalida évoque, malgré son arrangement pour l’archiluth avec basse continue, un symbole d’engagement artistique et social des années 1980. La sauce prend et les personnages de Hamlet, Macbeth, Richard III ou Le Songe d’une nuit d’été deviennent soudain familiers. Quatre spectateurs se prêtent même au jeu pour incarner entre autres un mur ou un rayon de soleil, avec un enthousiasme salué par des applaudissements nourris.

Dans cette étonnante porosité des styles et des formes, la poésie demeure le fil conducteur, comme ce ballon qui s’élève lentement dans l’air en guise de tête coupée. Les costumes noirs de Pauline Juille et le maquillage blanc de Claire Dournel participent pleinement à cette esthétique contrastée : clair‑obscur, seria‑bouffa, ancien‑moderne, populaire‑savant, érudit‑irrévérencieux.

François Gardeil chante son Purcell en voix de tête, tandis que Julia Baudet assure la partie variétés avec un déchaînement plus ou moins assumé, ajoutant un contraste supplémentaire. Louis Barthélémy, créateur de la compagnie et de la pièce, parvient à donner une cohérence à ces éléments d’apparence disparate, et mérite à ce titre d’être salué. Lors de cette première toutefois, le va‑et‑vient entre sérieux et comique, ancien et moderne, a semblé parfois répétitif, entraînant quelques moments de relâchement de l’attention. C’est le seul bémol d’un spectacle qui trouvera sans doute son juste rythme au fil de la tournée.

Un cabaret libre, contrasté et poétique, dont la vitalité scénique l’emporte sur quelques répétitions, et qui promet de s’affiner au fil des représentations.

Spectacle donné au Théâtre élisabéthain de Hardelot, dans le cadre du Midsummer Festival, le 24 juin 2026.

Victoria Okada

Crédits photographiques : Nathalie Penduff

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