Johann Stiastny : Conversations au plus haut niveau entre de deux violoncelles

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Johann Stiastny (vers 1764 – vers 1826) : Œuvres pour deux violoncelles Vol 3. : Six duos pour deux violoncelles Opus 1 : n° 1 en La Majeur – n° 2 en Fa Majeur – n° 3 en Mi bémol Majeur – n° 4 en Ut Majeur – n° 5 en La Majeur – n° 6 en Sol Mineur – Alexander Hülshoff et Martin Rummel, violoncelles. 2023 - Livret en anglais et en allemand. Paladino Music. PMR 0133.

Toujours à la recherche de répertoires originaux et peu fréquentés, la firme viennoise Paladino Music (dont le violoncelliste Martin Rummel est un maître d’œuvre particulièrement actif) continue son exploration méthodique de l’œuvre de Johann Stiastny, compositeur tchèque trop peu connu du grand public et dont l’existence difficile à retracer, comporte encore de nombreuses lacunes. 

Le répertoire pour deux violoncelles est particulièrement rare et limité et les œuvres composées pour cette formation par Johann Stiastny sont assurément à classer au rayon des curiosités. Compte tenu de leur tessiture identique l’association de ces deux instruments est a priori peu propice à la variété sonore. Beaucoup de compositeurs ont préféré associer dans leurs duos pour cordes des instruments de différents registres obtenant ainsi un ambitus plus étendu. Ainsi on trouve de nombreux duos associant le violon à l’alto (ou au violoncelle), que ce soit dans des œuvres originales, ou dans des transcriptions. On retrouve ainsi de multiples combinaisons instrumentales notamment chez Mozart, Michaël Haydn, Sibelius, Halvorsen etc. Au vingtième siècle, faute de constituer un répertoire original pour deux violoncelles, on composera des œuvres particulièrement significatives écrites originellement pour violon et violoncelle comme certains duos de Schulhoff et de Kodaly, la Sonate de Ravel, et même au vingt-et-unième siècle des œuvres comme la Sonate d’Éric Tanguy écrite en 2002. 

On a parfois comparé Johann Stiastny, à son illustre contemporain Ludwig van Beethoven qui lui aussi a composé plusieurs pièces pour deux instruments à cordes (frottées) comme les deux duos pour alto et violoncelle WoO 32 « Pour deux lorgnons obligés », ainsi qu’un bref Duo et un Canon pour deux violons. Ces pièces tiennent cependant une place mineure dans la production beethovénienne et étaient probablement destinées à être jouées dans un cadre intime (en famille ou entre amis), contrairement aux œuvres de Johann Stiastny qui sont beaucoup plus développées et qui exigent des instrumentistes autrement chevronnés.

Les compositions pour deux violoncelles s’avèrent très rarement jouées au concert ou au disque, laissant supposer qu’elles ont été composées par des violoncellistes, pour des violoncellistes (comme la Suite pour deux violoncelles opus 16 de David Popper). Peu de compositeurs célèbres se sont pliés à cet exercice si particulier, y compris dans le cadre de commandes. On peut noter cependant quelques exceptions notables comme Jacques Offenbach (qui était lui-même un violoncelliste virtuose extrêmement talentueux), auteur d’œuvres à caractère didactique (Cours méthodiques de duos) et de plusieurs suites pour deux violoncelles. Reinhold Glière (1874 – 1956) a aussi composé dix Duos pour deux violoncelles et plus récemment le regretté Olivier Greif a produit à son tour en 1997 une pièce intitulée « The Battle of Agincourt » pour deux violoncelles. Comme on le voit, ce répertoire est des plus restreint et, pour compenser ce manque de matériau musical, on trouve des adaptations comme le Duo pour alto et violoncelle de Paul Hindemith parfois joué dans sa version à deux violoncelles. Pourtant, les musiques écrites pour duo de violoncelles étaient assez fréquentes aux XVIIème et XVIIIème siècles, où l’on retrouve des œuvres éparses composées par Domenico Gabrielli, Tomaso Giordani, Venceslas Spourni, Jakob Klein, Willem de Fesch, Michel Corette, ou encore Luigi Boccherini. Le répertoire avec orchestre n’est pas mieux pourvu, à l’exception du concerto pour deux violoncelles en sol mineur RV 531 d’Antonio Vivaldi. 

Sans être aussi radical dans son choix instrumental que Johann Stiastny, Joseph Haydn a aussi composé quelques pièces pour une formation assez similaire associant un baryton à un violoncelle. Le Prince Nicolas 1er Esterházy, mécène et employeur de Haydn jouait remarquablement du baryton et c’est pour ce dernier que Haydn a composé de nombreux trios mais aussi quelques duos pour violoncelle et baryton, dont la quasi intégralité ont été perdus. Le baryton dont les origines remontent au début du dix-septième siècle est un instrument possédant six cordes et s’apparentant ainsi à la viole de gambe. D’un ambitus proche du violoncelle, le baryton possède en outre un dispositif à l’arrière du manche qui, par un système de frettes permet d’utiliser un autre jeu de cordes qui vibrent en sympathie avec l’archet et que l’interprète peut aussi pincer avec le pouce, à la manière d’une guitare.  

Compositeur doué et remarquable violoncelliste, Johann Stiastny (ou Jan Šťastný) est né à Prague vers 1764 et sera l’un des principaux fondateurs de l’Ecole nationale tchèque du violoncelle. Il nait au sein d’une célèbre famille de musiciens de Bohême. Son père, excellent hautboïste et pédagogue (comme en attestent les écrits de Richard Burney) guidera ses premiers pas dans la musique. Avec son frère ainé Václav, lui aussi violoncelliste de grand talent, Johann Stiastny intégrera dès l’âge de seize ans l’orchestre du Théâtre de Prague. Il quittera ensuite la Bohême et fréquentera les principaux centres musicaux d’Allemagne comme Mayence (de 1789 à 1797), Francfort (où il fut nommé directeur de la Musique de 1810 à 1814), Manheim, puis Nuremberg (vers 1820). On suppose aussi que ses voyages le menèrent en France (Paris) et en Angleterre (Londres) puisque l'édition de son opus 3 (datant de l'époque de sa nomination à Francfort) est dédiée à des élèves du Conservatoire de Paris, et que plusieurs de ses œuvres opus 7, 8, 10 et 13 portent des dédicaces à des destinataires anglais. Par ailleurs, c'est à Londres qu'il rencontre son compatriote le ténor Josef Theodor Krov qui qualifiera Johann Stiastny de « Beethoven du violoncelle ». Après 1826 on perd toute trace de Šťastný, laissant supposer qu’il est mort à cette époque, mais on ne connait ni le lieu, ni la date de sa mort. 

Contemporain de Haydn, Mozart et Beethoven, Johann Stiastny compose dans une période de transition artistique où le courant classique se mue progressivement vers un style préromantique qui touche la musique ainsi que d’autres matières comme la peinture et la littérature. Se propageant depuis l’Allemagne ce mouvement artistique que l’on nomme le « Sturm und Drang » touchera principalement l’Europe centrale. Ces « tempêtes et passions » se retrouvent fréquemment exprimées dans les œuvres de Johann Stiastny, et tout particulièrement dans ses six Duos opus 1. On ne connait pas la date précise de leur composition mais selon l’Université de Rochester, ces six Duos ont été publiés en 1820, et ne seront joués pour la première fois en public qu’en novembre 2008 !

Dans ces œuvres, notre compositeur répartit les rôles entre les deux instruments avec une grande habileté. Avec un instrumentarium réduit aux deux seuls violoncelles, Stiastny construit une œuvre concertante dotée d’une partie soliste souvent déclamatoire et virtuose, et d’une partie quasiment orchestrale avec laquelle il installe un dialogue permanent et animé. Par leur saine énergie, leur facilité mélodique et leur sens aigu du dialogue, ces Duos ne sont pas très éloignés des styles de Joseph Haydn ou du premier Beethoven. On y retrouve ce besoin d’innovation sonore et de liberté bien qu’ils reposent encore sur les principes du classicisme viennois (où le respect des formes musicales est primordial, et l’exposition de sentiments intimes encore bien timide). En cette toute fin du dix-huitième siècle les expériences musicales innovantes se multiplient dans tous les domaines (c’est l’époque où Haydn développe le quatuor à cordes) et Johann Stiastny n’échappe à la règle en réalisant de son côté des Duos de violoncelles. En tant que virtuose de cet instrument, il n’hésite pas faire de nouvelles expérimentations tant au niveau harmonique que rythmique. Il explore ainsi toutes les potentialités du violoncelle pour en accroitre les effets sonores. Dans ses Duos, il caractérise ainsi chaque instrument selon son rôle de soliste ou de soutien (à la manière d’un ripieno pour un seul instrument). Ayant officié plusieurs années au sein d’un orchestre prestigieux, Stiastny a donc une parfaite connaissance de chaque instrument et est capable d’en suggérer les timbres avec son propre violoncelle. Ces multiples qualités lui permettent d’élaborer ses Six Duos opus 1, si riches et variés, où il donne libre cours à son inspiration tout en dominant parfaitement son sens de l’équilibre et de la construction. Le résultat est assez surprenant car finalement Stiastny donne une importance égale aux deux violoncelles, tout en leur attribuant des fonctions différentes, voire opposées. Il compose des œuvres très exigeantes sur le plan technique mais qui sont en même temps très raffinées tant au niveau de l’harmonie que du rythme. Ses six Duos adoptent deux sortes de structures différentes : Les Duos 1 et 6 mettent particulièrement à l’honneur la variation et c’est avec un art consommé que Stiastny fait évoluer le dialogue entre les instruments en alternant les ambiances (enchainements subtils de tonalités majeures et mineures) et en employant tour à tour des mélodies aux humeurs changeantes qui trahissent parfois même leurs origines (comme cette savoureuse septième variation du sixième Duo aux sonorités indéniablement hongroises). Les quatre autres Duos (2 à 5) suivent une structure plus traditionnelle où les mouvements extrêmes alertes et enjoués encadrent un mouvement lent. De nombreuses sonates classiques sont construites sur ce schéma (Haydn, Mozart, Beethoven etc.), y compris dans l’enchaînement de mouvements sans césure, comme par exemple dans le quatrième Duo où le mouvement central (Poco Adagio) et le mouvement final (Allegro Vivace) sont enchainés sans interruption.

Ces pièces techniquement très exigeantes développent une grande musicalité où le dialogue souvent séducteur et déclamatoire tient une part importante dans cet espace sonore certes relativement restreint, mais très équilibré. On ne peut qu’espérer que cette magnifique intégrale des œuvres à deux violoncelles de Johann Stiastny par Alexander Hülshoff et Martin Rummel, en trois double-disques trouvera la place qui lui revient légitimement et que grâce à ces deux magnifiques et fervents interprètes, ce répertoire peu couru trouvera le chemin des salles de concerts et des studios et pourra conquérir non seulement un nouveau public, mais aussi de nouveaux interprètes.

L’enregistrement réalisé ici par Martin Rummel et Alexander Hülshoff est admirable à plus d’un titre car tout d’abord, ils interprètent ces œuvres fraîches et pétillantes avec un engagement extraordinaire suscitant constamment l’intérêt et parfois même l’étonnement de l’auditeur. L’alternance des musiciens entre le violoncelle I et le violoncelle II (ici, il est impossible de parler de « Soliste » et « d’accompagnateur ») permet aussi une plus grande variété au niveau du dialogue entre les deux instrumentistes. Il convient enfin de saluer la qualité de la prise de son qui est à la fois vivante et contrastée permettant à ces deux instrumentistes aux sonorités chaleureuses d’engager des échanges musicaux d’une grande expressivité. Grâce à Martin Rummel et Alexander Hülshoff, la musique de Johann Šťastný sera enfin révélée et appréciée par de nombreux auditeurs, dans une interprétation habitée qui mérite tous les éloges.

Notes : Son : 9 - Livret : 8,5 - Répertoire : 9 - Interprétation : 9,5

Jean-Noël Régnier  

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