Le Sibelius décanté de Jukka-Pekka Saraste à Helsinski
Jean Sibelius (1865-1957) : Les sept symphonies. Orchestre philharmonique d’Helsinki, direction : Jukka-Pekka Saraste. 2024-2025-2026. Livret en : anglais et allemand. 3h38. 3 CD Ondine. ODE-1525-2T.
Il y a chez Jukka-Pekka Saraste une fidélité qui force le respect. Sibelius traverse toute sa carrière : c'est la Quatrième qui, à la fin des années 1970, décida l'étudiant à troquer l'archet contre la baguette, et le compositeur ne l'a plus quitté depuis. Cette intégrale est même la troisième qu'il consacre au cycle des sept symphonies. Les deux premières l'avaient été à la tête de l'Orchestre symphonique de la Radio finlandaise, pour Finlandia : une en studio, à la Maison de la Culture d'Helsinki, à la fin des années 1980 ; l'autre saisie sur le vif à la Philharmonie de Saint-Pétersbourg en 1993. C'est dire si le chef connaît cette musique de l'intérieur — et c'est pourtant la première fois qu'il l'aborde avec le Philharmonique d'Helsinki, l'orchestre de Sibelius lui-même, dont il dirigea jadis les créations. Un troisième regard, donc, celui de la maturité, et le premier posé avec la phalange du maître.
Cette fidélité vaut aussi pour l'orchestre. Car le Philharmonique d'Helsinki entretient avec les symphonies de Sibelius un compagnonnage qui ne se dément pas : ce nouveau coffret est sa troisième intégrale au disque, après celle, désormais légendaire, de Paavo Berglund pour EMI dans les années 1980, et celle de Leif Segerstam pour Ondine au début des années 2000. Saraste s'inscrit donc dans une double lignée — celle d'un chef fidèle à Sibelius, et celle d'un orchestre qui porte cette musique dans ses gènes depuis le compositeur lui-même. La filiation est d'autant plus parlante que le classicisme chantant de Saraste doit beaucoup, précisément, à l'exemple de Berglund.
Le résultat porte les marques de cette grande école, celle de Berglund et d'Okko Kamu : un classicisme qui refuse l'effet, laisse la partition respirer et fait confiance à la seule éloquence des lignes. La captation d'Ondine, superbe de transparence et d'équilibre, sert idéalement cette esthétique de la clarté. On appréciera d'ailleurs, dans la Deuxième et la Cinquième, la volonté de dégraisser le mammouth : Saraste allège des partitions qu'on charge trop souvent d'emphase héroïque, leur rend de la mobilité, de la souplesse, et fait presque de la musique de chambre de leurs échanges de pupitres. Les transitions de la Cinquième — ce mouvement initial fondu d'un seul tenant — y sont négociées avec un art consommé, et le grand thème du finale s'élève sans nulle pesanteur.
Mais les deux grandes réussites de ce cycle sont à chercher dans la Troisième et la Sixième. Cette objectivité, cette lisibilité, doublées d'un sens fabuleux de la pulsation dans l'écriture symphonique, y baignent la musique d'une clarté rase et sans ombre, celle des longs jours du Nord — une lumière qui n'a pas besoin d'être commentée, elle éclaire d'elle-même. La Sixième, surtout, atteint une transparence presque immatérielle, une pureté sans âge : une musique lavée de toute rhétorique, réduite à sa seule lumière.
Reste que cette même vertu a ses limites, et l'écoute suivie finit par en dessiner le revers. Car Sibelius n'est pas seulement architecte : il y a en lui une part géologique, une matière en fusion sous la glace, une âpreté que ces lectures trop bien élevées tendent à polir. On admire l'édifice sans jamais le subir. La Quatrième, la plus singulière du cycle, y perd son vertige : ce mezzo-forte qui devrait laisser l'auditeur au bord du gouffre s'apaise en belle page. Et la Septième, troque son abstraction abrasive pour une fluidité dansante, tel un ruisseau dans la fraîcheur du printemps : elle avance comme un menuet chantant, léger et élégant, là où on attendait une stèle — grâce de salon, parquet ciré, révérence policée, quand la partition devrait se dresser dans le paysage comme un roc. Et c'est bien là le problème. Là où il faudrait le lac figé, le silence blanc, le froid qui coupe, Saraste ouvre les fenêtres sur le mois de mai.
Certes, on tient là, au fond, une intégrale profondément personnelle. Saraste y assume une vision qui prend parfois Sibelius à contre-courant — et c'est déjà une force, à une époque où tant de cycles finissent par se ressembler sur le mode du concerto pour orchestre.
Reste que cette relecture, aussi intéressante et intellectuellement aboutie soit-elle, ne s'impose pas comme un indispensable : on l'écoutera avec estime et curiosité, plus qu'on n'y reviendra comme à une nécessité. Pour la braise sous la cendre et la rudesse des hivers du Nord, on gardera près de soi le Berglund d'antan, dont la retenue était de l'acier chauffé à blanc.
Pierre-Jean Tribot
Son : 9 – Livret : 8 – Répertoire : 10 – Interprétation : 8



