Felipe Lara : une identité, un vocabulaire, une énergie
Brutal Mirrors. Felipe Lara (1979-). Claire Chase, Stephen Gosling, Rebekah Heller, Weston Olencki, Joshua Rubin, Ensemble Adapter, International Contemporary Ensemble, Nicholas DeMaison, David Fulmer. 93’49". 2025. Livret : anglais et allemand. Kairos. 0022205KAI.
Le disque est double et le compositeur galvanisant, brésilien-américain sollicité un peu partout et objet de trois parutions successives auprès du label viennois – au travail d’édition particulièrement soigné. Le titre de ce troisième volet, Brutal Mirrors, est celui de la pièce maîtresse de l’album en même temps que celui (le pluriel en moins) d’une image de Mauro Restiffe, un artiste visuel de São Paulo qui revendique une tradition photographique analogique, sans effet ni post-production mais dirigée par « sa vision particulière des choses et du monde » : son Brutal Mirror à lui, en noir et blanc, relativise la stricte symétrie d’un large ensemble bâti de la Russie post-soviétique dont le reflet dans le plan d’eau, et les jeunes arbres qui timidement le bordent, remettent en cause la raideur. Felipe Lara y voit la « métaphore d’une composition » et en fait le point de départ d’une expérimentation où il distord la rigueur du juste milieu, de l’équilibre pondéré, au moyen de « la réflexion, la flexibilité et l'élasticité des structures » – titillant par la même occasion la puissance d’évocation de la mémoire. Son Brutal Mirrors à lui, aux couleurs nuancées (la finesse de jeu de l’Ensemble Adapter et de l’International Contemporary Ensemble, conduits par Nicholas DeMaison), recèle, dans ses recoins sombres, des fragments d'anciennes compositions, liés dans une ligne du temps qui court suivant sa propre trajectoire – dessinée par une main (levée) d’une façon qui suggère un fil conducteur indocile, s’autorisant incidents, déviations et accidents, même si une ligne, pourtant, est là.
Mosaic Maze est la pièce la plus récente du programme, au concept formel serré, mais dont le matériau musical évoque une mosaïque fluide, mouvante et structurée comme un flocon de neige examiné au microscope ; avec Livro dos Sonhos, le compositeur se fait dialoguiste, donnant de la voix à un duo clarinette et piano qui se parle, fusionne et s’interrompt, unit sa force et se remet en question – comme un couple en bisbrouille mais ouvert et respectueux ; Vocalise est un autre duo, homogène cette fois, fait de clarinettes basses qui poussent sons et bruits – et les retirent parfois aussitôt – dans un tableau complexe et, si on n’y prend garde, envoûtant ; Metafagote, pour sept bassons (un basson amplifié et six parties de basson préenregistrées, par Rebekah Heller) surprend par sa capacité à créer une immersion presqu’orchestrale à partir d’un instrument (et ses ombres) où, au moyen de l'amplification et de la spatialisation, l’auditeur est peu à peu matelassé dans une enveloppe imaginaire de second niveau (un métabasson – c’est le titre, traduit du portugais) : les sons du soliste, capturés, se métamorphosent et saturent, via les haut-parleurs dans chaque recoin de l’espace sonore – impressionnant, même sur disque.
Le parcours se termine par Meditation and Calligraphy, une courte pièce, écrite sur le pouce (pensée mentalement en une nuit, notée en une demi-heure) pour la flûte basse amplifiée de Claire Chase alors qu’elle travaille, lors d’un séjour en Italie, sur la version finale de Parábolas na Caverna, une œuvre plus ample au titre en référence explicite à la parabole de la caverne de Platon et dont la perception, alors que progresse le processus créatif, émerge au fur et à mesure, baignée, toujours, de la subjectivité de l’auditeur.
Son : 8 – Livret : 9 – Répertoire : 9 – Interprétation : 8
Chronique réalisée sur base de l'édition Compact Disc.
Bernard Vincken



