Anders Hillborg : une quête de la lumière qui réinvente l’orchestre symphonique

Lost Landscapes. Anders Hillborg (né en 1954) : Through Lost Landscapes ; The Strand Settings ; Sound Atlas. Ida Falk Winland, soprano. Orchestre symphonique de Göteborg, Pekka Kuusisto et Brad Lubman. Enregistré en mai 2023 et novembre 2024. Livret en anglais, français et allemand. 1 CD Alpha Classics Alpha 1240. 57:16.
Esa-Pekka Salonen, Alan Gilbert et Sakari Oramo avaient déjà donné en 2011 un passionnant disque BIS. En 2017, Renée Fleming et Sakari Oramo publiaient leur enregistrement de The Strand Settings, créé quatre ans plus tôt à Carnegie Hall. Mais, pour beaucoup, ce disque d'Anders Hillborg restera une révélation. Voilà un compositeur imprégné d'un monde sonore bien particulier, avec une musique incroyablement organique qui, à l'instar de celle de Sibelius, se nourrit de ses propres composantes. En bon Nordique, il est obsédé par la lumière. Pour lui, l'homme est angoissé par l'obscurité — peut-être à cause des choses sombres qui l'entourent — mais reste constamment à la recherche de cette lumière. Il mène à cette fin une série d'expériences que lui inspirent la musique spectrale mais aussi sa pratique de la musique électronique, ainsi que l'enseignement reçu lors de master classes de Ligeti et Ferneyhough. Il ne quête ainsi jamais la même lumière, et une grande diversité d'ambiances émerge de cette recherche aux composantes quasi philosophiques. De savants mélanges de tension et de perspectives planantes créent une infinité de climats qui se juxtaposent et se répondent ; ils interpellent l'auditeur et souvent le fascinent.
Trois pièces majeures
Through Lost Landscapes célèbre l'abondance des sensations de la jungle tout en lançant un avertissement sur sa menace d'élimination. L'œuvre investit alors de véritables clairières sonores où rayonnent les chants d'oiseau. Une incroyable brillance saisit littéralement l'auditeur à la gorge, en alternance avec des moments d'immanence d'une intense profondeur.
Sound Atlas est un bel exemple du désir d'Hillborg de mettre son insatiable imagination instrumentale au service d'effets orchestraux issus de la musique électronique. Il aime ainsi créer des sons non identifiables, tels, dans cette œuvre, ceux du verrophone — volumineux descendant du glass harmonica. Ce parcours du « cristallin » jusqu'à un magma indéfinissable se clôt aux cordes par un hymne de libération.
The Strand Settings est le fruit d'une commande de Renée Fleming, qui appréciait ce qu'elle appelait le « langage atmosphérique » du compositeur. Elle lui soumit des textes de plusieurs poètes et son choix se porta sur le Canadien Mark Strand. Le style demeure volontiers méditatif, avec de longues séquences en récitatif soudain interrompues par une impressionnante masse orchestrale qui, pour quelques instants, crée par ses savants mélanges de timbres un sentiment d'étrangeté. L'auditeur se sent alors emporté dans un monde nouveau qui répond parfaitement aux poèmes, où les personnages errent entre nuit et lumière. À cet univers, Renée Fleming apportait la splendeur d'une voix sans égal. Ida Falk Winland choisit une voie plus humaine, souvent intimiste et parfois presque fragile : c'est intrinsèquement moins beau que Fleming, mais souvent plus percutant.
L'Orchestre symphonique de Göteborg répond aux sollicitations de ces partitions avec une réelle puissance d'évocation, que ce soit sous la baguette de Brad Lubman pour Sound Atlas ou de Pekka Kuusisto pour les deux autres pièces. Moins éclatant que le Philharmonique de Stockholm, il est plus profond, disséquant ses ambiances avec une rare concentration où chaque proposition semble révéler un ailleurs inouï. On écoute alors ce disque dans un véritable climat de fascination tant on est imprégné par la découverte d'un univers sonore puissant et original. Les Nordiques n'ont décidément pas fini de nous étonner.
Son 9 Livret 10 Répertoire 10 Interprétation 9



