Festival Meakusma : la force du protocole, le flou de la mémoire
Je rencontre, au travers de deux événements en une soirée à Eupen, un festival à la programmation singulière, underground et institutionnelle, déterminée par la recherche plus que par le genre, rassemblant sans distinction musique expérimentale, électronique, création contemporaine, culture club ou sound art et où, au fond, ce qui compte c'est l'attitude d'exploration, de détournement, d'hybridation du son – je me concentre pour ma part sur les noms d’Ictus et de Musikfabrik pour faire connaissance ; l’organisation insiste sur la découverte d'artistes émergents mais ne dédaigne pas des figures reconnues dans leurs niches. La ville elle-même invite à la convivialité, de taille moyenne, accessible à pied. Je finirai la soirée (plutôt la première partie de la nuit) à la terrasse de l'Alter Schlachthof, le centre culturel eupenois, en frissonnant (début septembre, ça commence à refroidir) et refaisant le monde musico-discographique avec un excité du vinyle, observant l’un ou l’autre petit malin accumuler dans ses multiples bras de pieuvre les bouteilles vides et les verres (consignés) chouravés auprès de distraits trop occupés à disserter (comme nous), mais je la commence à chercher l'entrée de l’Eastbelgica Eventlocation – que je peine à dénicher avant de comprendre qu'il faut, pour y accéder, emprunter le hall de l’Eupen Plaza, le centre commercial que je pensais fermé à cette heure.
Cérémonie. Procès-verbal. Règles de l’expérience. Format de l’échange.
Public (assis par terre ou debout ou en mouvement), danseurs et musiciens se partagent l'espace de la salle ; je n'ai pas de mal à me faufiler malgré mon léger retard, trouver un point d'appui, sortir stylo et carnet et ouvrir yeux et oreilles. Protocol, créé ce soir avant sa participation au Kick Off de KANAL - Centre Pompidou en novembre, est le fruit du travail de Kris Verdonck, un artiste belge qui relie arts visuels, théâtre, architecture, performance, danse et musique – une immersion (un mot galvaudé, ici descriptif) multidisciplinaire et un exemple du positionnement à la croisée des chemins du festival –, de la troupe Two Dogs Company (quatre danseurs) et de l'ensemble Ictus (en formation réduite à trois musiciens) : autour d'incarnations actuelles du pouvoir (les nouveaux dieux) que sont l'égo (orange), l'I.A. (violet), le changement climatique (bleu pétrole), l'autoritarisme (rouge), chorégraphie, musique et lumières fomentent, à partir de peu, une progression portée par les percussions live (Ruben Orio) et les beats électroniques (Ofer Smilansky), où la viole de gambe (Eva Reiter, qui y associe, de même qu’à sa flûte Paetzold, des dispositifs électroniques) prend ponctuellement la main, où les danseurs se relaient, seuls ou ensemble, parfois si peu éclairés qu’on peine à saisir le mouvement. Le crescendo agit comme par accumulation progressive d’énergie (il propose des silences, qu’on peut voir comme des respirations ou des hésitations ; il casse la surprise : on sait où on va, mais on ne sait pas à quel point on y va) : un geste imperceptible, un son minimal, une pulsation, un rythme, une répétition, un corpus ; le rituel (les sons, les mouvements, les lumières) rassemble, synchronise, et discipline – la brutalité du monde ; la nôtre, celles de nos règles, écrites, dites ou implicites ; le protocole.
Silence. Temps. Mémoire.
Je marche vers la Jünglingshaus, un bâtiment historique de la ville reconverti en lieu de culture et d’événement, et m’installe dans sa grande salle, dans une configuration de concert plus traditionnelle – comme l’est d’ailleurs le programme, dédié à Morton Feldman, figure de l’avant-garde de l’après-guerre (l’École de New York), pionnier de la notation graphique et promoteur de la libération des sons face à la servitude imposée par les idées de composition, puis de la durée comme façon de perturber la mémoire de l'auditeur, notamment grâce à des motifs qui reviennent constamment sous une forme légèrement différente.
Sous l’intitulé Music in silence, l’Ensemble Musikfabrik (il vient de Cologne et ambitionne par ses interprétations de façonner activement la musique) propose deux pièces subtiles, écrites à treize ans d’intervalle – un regard sur l’évolution de la gestion du temps (et du silence, cette façon de moduler les proportions du son, de faire entendre leurs naissances et leurs extinctions) – du compositeur américain : The Viola in my life II, pour alto (Vincent Royer) et six instruments (flûte, clarinette, percussion, célesta, violon et violoncelle), écrite en 1970 et partie d’un cycle de quatre partitions pour l’altiste Karen Phillips, sa compagne d’alors, feint l’immobilité, au travers de sonorités délicates, organisées, de percussions placides, de silences impassibles – l’alto y pousse des lignes fragiles, présentes un instant à l’attention avant de s’enfouir à nouveau dans le tissu instrumental.
Avec Clarinet and String Quartet, d’une durée raisonnable de 45 minutes (le String Quartet II créé la même année fait 3 heures 30 ; For Philip Guston, de 1984, s’étale sur 4 heures), Morton Feldman dessine une matrice flexible en trois dimensions (un Rubik’s Cube en slime), entre cases translucides, matériau sonore ténu et variations microscopiques : un motif vient, part puis revient, et encore, mais quelque chose s'est déplacé, indistinctement, et brouille la frontière entre perception et mémoire, entre ce qu’on pense entend et ce que le cerveau reconstruit – la répétition, finement modulée par les musiciens, au lieu d’ancrer le souvenir, le rend vaporeux et hypothétique.
Voilà pourquoi, après cela, on s’assoit à une terrasse et on oublie le temps.
Eupen, Eastbelgica Eventlocation et Jünglingshaus, samedi 5 septembre 2026
Bernard Vincken
Crédits photographioques : Ensemble21, Sturm und Klang et boss de Mosaïques)



