Bruno Walter : la révélation des enregistrements d’avant-guerre

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Bruno Walter, Complete Warner Classics Remastered Edition. Œuvres de Ludwig van Beethoven (1770-1827), Hector Berlioz (1803-1869), Johannes Brahms (1833-1897), Anton Bruckner (1824-1896), Arcangelo Corelli (1653-1713), Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Joseph Haydn (1732-1809), Gustav Mahler (1860-1911), Felix Mendelssohn (1809-1847), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525-1594), Franz Schubert (1797-1828), Robert Schumann (1810-1856), Bedřich Smetana (1824-1884), Johann Strauss II (1825-1899), Richard Strauss (1864-1949), Richard Wagner (1813-1883), Carl Maria von Weber (1786-1826). Walter Gieseking, piano ; Joseph Szigeti, violon ; Kathleen Ferrier, contralto ; Kerstin Thorborg, contralto ; Lotte Lehmann, soprano ; Anton Dermota, ténor ; Lauritz Melchior, ténor ; Alexander Kipnis, basse ; Emanuel List, basse. Chœur de l'Opéra de Vienne. Royal Philharmonic Orchestra, Wiener Philharmoniker, London Symphony Orchestra, Mozart Festival Orchestra (Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire de Paris). Enregistré entre 1923 et 1949. Textes de présentation en anglais, français et allemand. 1 coffret de 20 CD Warner Classics.

Une remarque s'impose d'emblée : nous avons longtemps connu Bruno Walter par les enregistrements de son époque américaine, c'est-à-dire ceux d'un homme âgé de 63 à 86 ans. Un chef qui a beaucoup souffert et découvre aux États-Unis une nouvelle vie : cet apaisement trouve son chemin dans ses interprétations, souvent retenues et intériorisées.

Rien à voir en cela avec l'énergie débordante, la vigueur rythmique et les élans fulgurants qui caractérisent la période européenne de sa carrière jusqu'en 1939, dont cet album de 20 CD nous livre, à des titres divers, le témoignage passionnant, remarquablement remastérisé.

Une autre légende fait de lui l'incarnation même du chef viennois. Certes, il passe plusieurs années à Vienne et signe avec les Wiener Philharmoniker ses plus admirables enregistrements. Il n'en reste pas moins, de formation et de carrière, un chef allemand, né Schlesinger à Berlin et qui ne prendra le nom de Walter que lors de son arrivée à Breslau en 1896, à la suggestion, entre autres, de Mahler qui considère que Schlesinger est un nom trop commun en Allemagne.

C'est donc une personnalité très différente et plus dynamique que le Bruno Walter des années CBS que l'on découvre ici.

Un parcours de formation typiquement allemand

Entré à 8 ans au Conservatoire Stern, il est très vite remarqué. Deux expériences vont décider de son choix de carrière : la fascination pour la direction d'orchestre d'Hans von Bülow et la découverte de Tristan und Isolde. Un choix pas évident dans un monde germanique partagé entre les conservateurs pro-brahmsiens et les progressistes wagnériens. Typiquement, Walter décide de ne pas choisir. Et sa carrière s'envole bien vite selon les normes du traditionnel parcours de formation : assistant à Cologne en 1893, puis à Hambourg en 1894 où il rencontre Mahler qui va devenir l'inspiration de sa vie, Kapellmeister à Breslau en 1896 et ensuite à Riga, contrat de 5 ans à l'Opéra Royal de Berlin en 1899. Il n'en rejoint pas moins Mahler à Vienne en 1901. Commence alors la décade royale où il accompagne son maître dans tous ses projets, se lie d'amitié avec Rosé, le Konzertmeister de l'Opéra, qui crée l'essentiel de ses compositions. En 1913, il remplace Karl Muck à la tête de l'Opéra d'État de Bavière. Il y perpétue la tradition wagnérienne mais, fort des principes de Mahler, établit Munich comme l'incontestable référence pour Mozart. Il voyage à travers l'Europe avec de grands succès et succède en 1929 à Furtwängler à la tête du Gewandhaus de Leipzig. Interdit en Allemagne à l'arrivée au pouvoir d'Hitler, il se replie sur l'Autriche jusque début 1938. Très présent à Salzbourg et auprès des orchestres viennois, il est nommé chef invité permanent au Concertgebouw et visite régulièrement New York. En 1936, il devient directeur artistique de l'Opéra de Vienne, un poste qu'il conservera jusqu'à la veille de l'Anschluss. Quelques enregistrements encore à Paris et à Londres et ce sera le départ pour les États-Unis où il mourra en 1962 à Beverly Hills.

Et c'est à son départ pour les États-Unis que s'arrêtent, à Londres et Paris, les témoignages enregistrés de ce coffret. À l'exception d'une réalisation magistrale en 1949, les Kindertotenlieder où, de retour en Europe, à la tête des Wiener Philharmoniker, il accompagne Kathleen Ferrier : un moment d'éternité en compagnie de celle à qui il venait de faire travailler la partie d'alto du Lied von der Erde.

Un passionnant survol de sa carrière européenne

C'est dire l'importance de ce coffret qui couvre toute la période européenne de la carrière de Walter. S'il enregistre une poignée de 78 tours de 1923 à 1925 pour DG, c'est lors de ses voyages à Londres qu'il signe ses premiers essais d'enregistrements pour Columbia à la tête du RPO : des interprétations enlevées qui souffrent parfois cruellement du son acoustique. Les choses s'améliorent avec l'enregistrement électrique à partir de novembre 1925.

Une remarque s'impose au fil de ces enregistrements : sous sa direction, la musique, en dépit d'impulsions déterminées, respire avec un naturel stupéfiant.

La sublime entente avec les Wiener Philharmoniker

Replié sur l'Autriche à partir de 1933, Walter signe ses plus beaux enregistrements de l'entre-deux-guerres avec le Philharmonique de Vienne. La souplesse de ses cordes, l'incisivité de ses bois, l'éclat sobre de ses cuivres conviennent idéalement au style à la fois souple et concentré de sa direction. Avec eux, la musique semble couler de source : elle titille l'humour et la légèreté des symphonies de Haydn, chante l'hédonisme chaleureux de la Pastorale de Beethoven ou offre aux symphonies de Brahms (seule manque la 2e) une éloquence sans lourdeur, d'une 1re d'un influx très beethovénien à une 3e d'une indicible grandeur. C'est à Vienne qu'il nous donne un Empereur énergiquement beethovénien au service de la démonstration percutante de Walter Gieseking (son seul souvenir d'accompagnateur avec un très allant Concerto pour violon de Beethoven londonien avec Szigeti). C'est aussi une Inachevée de Schubert où l'allegro moderato oscille entre l'impatiente quête de ses répétitions et ses contrechants enchanteurs, là où l'andante con moto nous conduit au travers d'un inexorable crescendo. Le chef ne retrouvera pas ce niveau magistral dans sa 9e avec le LSO (1938), certes fermement enlevée mais bien littérale.

Mais Vienne restera le lieu enchanté de sa sublime complicité avec Mozart. Allant, il va droit devant avec une force déterminée. Et pourtant il reste élégant et surtout dégage un sens inné du théâtre qui transcende ouvertures et symphonies (dramatisme concentré de la 38e, jeu de contrastes de la 39e, grandeur sublimée de la 41e). Une osmose qui imprègne leur interprétation du 23e concerto de Mozart que le chef dirige du clavier avec une intimité quasi chambriste. Et His Master's Voice enregistre leur mémorable concert choral à Paris : un Requiem d'une vraie grandeur, avec une lecture très prégnante du texte par le chœur de l'Opéra de Vienne où, à de francs tutti, répondent des moments d'une ineffable sérénité. Et quels solistes : le jeune Dermota admirable dans sa ferveur, Kipnis imposant dans sa noblesse. Les mêmes complètent le programme avec une lecture grandiose du Te Deum de Bruckner, incontournable 4e mouvement de la 9e symphonie selon Walter.

Et puis, il y a Mahler : essentiel car, mis à part un lyrique adagietto de la 5e, il se concentre sur les derniers chefs-d'œuvre : un intemporel Lied von der Erde, complété par Ich bin der Welt abhanden gekommen avec la grande voix nordique de Kerstin Thorborg, et une 9e symphonie où Walter souligne le sentiment de genèse d'un monde du premier mouvement, le caractère oppressant des mouvements centraux et baigne l'adagio final d'un lyrisme retenu de fin du monde.

Et c'est encore avec Vienne qu'il signe quelques-uns de ses plus beaux enregistrements wagnériens, culminant dans les extraits d'une intégrale de Die Walküre qui ne verra jamais le jour : un 1er acte d'anthologie avec Lotte Lehmann, Lauritz Melchior et Emanuel List, ainsi que les moins connues scènes 3 et 5 de l'acte 2.

Quelques belles surprises ailleurs

La 4e de Schumann fut l'une des rares pages qu'il enregistra deux fois : fiévreuse et grandiose avec le LSO en 1939, fraîche, vive et enlevée en mai 1928 à Paris avec le Mozart Festival Orchestra qui n'est autre que le nom d'emprunt de l'Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire. C'est avec le même orchestre parisien qu'il signe son plus bel enregistrement européen avant son exil aux États-Unis : une Symphonie fantastique de Berlioz, fine et transparente, d'une lisibilité radicale et, en même temps, d'un pouvoir évocateur luxuriant. Une réelle surprise dans un environnement essentiellement germanique où l'on retrouve encore des pages des Strauss (ouvertures et valses de Johann, Till Eulenspiegel, Don Juan et Mort et Transfiguration de Richard) baignant dans une énergie revendiquée.

On n'est pas obligé d'adhérer à tous les partis pris du chef au long de ces 14 ans de travail dans les studios. Une vérité s'impose : par son engagement, son sens de la juste mesure, Bruno Walter demeure une personnalité essentielle à la mouvance germanique de la musique, ses lectures plus engagées renforçant l'image complète que nous avons de lui. C'est la leçon d'une réédition essentielle.

Son : 8 à 9 — Livret : 10 — Répertoire : 9 — Interprétation : de 8 à 10

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