Le Norvégien Kjell Flem tire son inspiration éclectique de la nature
Kjell Flem (°1943) : Concerto pour piano et orchestre ; Concerto pour violoncelle et orchestre. Oliver Triendl, piano ; Benedict Kloeckner, violoncelle ; Rundfunk Sinfonieorchester Berlin, direction Markus L. Frank. 2025. Notice en anglais et en allemand. 66’ 05’’. Capriccio C5559.
Le Norvégien Kjell Flem est bien connu dans son pays comme compositeur, critique musical pour plusieurs organismes de presse et vice-président de la section norvégienne de la Société Internationale de Musique contemporaine (ISCM). Mais aussi comme organiste, pianiste et pédagogue. Né à Ålesund, cité réputée pour son architecture de style art nouveau, il étudie d’abord le chant et l’orgue (Messiaen sera un premier modèle), puis se perfectionne à Oslo et à Bergen avant de rejoindre l’Académie Sibelius en Finlande, où il approfondit l’orgue avec Enzio Forsblom et étudie la composition avec Einar Englund et Einojuhani Rautavaara. Son éclectisme le pousse à faire un séjour de cinq ans aux USA, un autre de deux ans au Japon. Le catalogue de Kjell Flem n’est pas très développé, lui-même déclarant que « les moments magiques d’inspiration sont rares ». On relève cependant quelques pages orchestrales et concertantes, de la musique pour piano ou orgue, et de la musique de chambre. Le présent album propose deux concertos représentatifs de son art de la composition, tous deux gravés dans les studios de la Radio de Berlin en septembre 2025.
On n’est pas étonné de la présence de l’Allemand Oliver Triendl comme soliste du Concerto pour piano de 1992. Ce pianiste est en effet un grand défenseur de la musique classique ou romantique peu jouée, ainsi que de créations de compositeurs de notre temps. Triend, qui signe la notice, rapporte des propos de Flem quant à la genèse de son concerto pour piano, écrit à la demande de son compatriote Håkon Austbø (°1948) qui en fut le créateur, et dont il existe un enregistrement (Aurora, 2002) par le pianiste russe Sergey Ouryvaev (1947-2021) avec l’Orchestre symphonique de Saint-Pétersbourg, en couplage avec la page orchestrale Ultima Thulé. Vaste composition en trois mouvements d’une durée globale de près de quarante minutes, le concerto oscille entre discours allusif et affrontement entre le piano et l’orchestre, dans un Moderato houleux, mais aussi parfois proche du silence. C’est sans doute dans le deuxième mouvement, Elegia-Lento que s’accomplit la magie de l’inspiration évoquée plus avant. L’ambiance est à la méditation, ombrageuse jusqu’à la fascination, un monde intérieur se dévoilant à travers un piano qui se révèle intimement lyrique. L’Allegro assai conclusif, est tendu, au bord d’une violence retenue, qui finit par l’emporter. Oliver Triendl est très à l’aise dans cet univers insolite qui, selon le compositeur, contient un message sous-jacent autour de l’homme et de la nature.
Le plus court Concerto pour violoncelle de 2005 (27 minutes), lui aussi en trois mouvements, s’ouvre par un Maestoso, un long solo virtuose et tourmenté de l’instrument est rejoint avec douceur, par les cordes assurant un climat mystérieux. Flem souligne de surprenantes couleurs et, parfois, une agitation débridée un peu chaotique, qui évoque les sons de la nature. L’Andante est plein de rêves éveillés, avec des bribes de percussion, il laisse supposer un drame qui va alimenter, dans l’Allegro final où des éléments du concerto pour piano sont repris, une véhémence incessante et un orchestre fastueux, le concerto s’arrêtant de façon abrupte. Ici, c’est l’Allemand Benedict Kloeckner (°1989) qui officie. Formé à Karlsruhe et à l’Académie Kronberg avec Frans Helmerson et Gary Hoffman, il joue sur un violoncelle de Franco Ruggeri de 1680, l’« ex Maurice Gendron ». Kloeckner s’engage pleinement dans ce processus, assurant avec sûreté les passages les plus fougueux, mais laissant aussi son instrument vibrer dans les moments lyriques.
Très accessibles, les deux concertos de Kjell Flem, qui valent le détour, bénéficient de la qualité de chaque soliste, ainsi que de la vitalité de l’orchestre de la Radio de Berlin, placé sous la baguette de Markus L. Frank (°1969), corniste de formation, qui a joué dans plusieurs phalanges, notamment à Hambourg, avant de faire le pas vers la direction d’orchestre.
Son : 8 Notice : 8 Répertoire : 9 Interprétation : 9
Jean Lacroix



