Genève découvre Company de Stephen Sondheim

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Qui est Stephen Sondheim ? Pour le grand public, il est d’abord le parolier de West Side Story de Leonard Bernstein, avant de parler des comédies musicales dont il a élaboré le texte et la musique. Certains citeront au hasard Sweeney Todd, A Little Night Music, Follies, Sunday in the Park with George ou Into the Woods. Mais l’on connaît moins Company dont le rodage avait été entamé au Shubert Theatre de Boston le 24 mars 1970, pour aboutir à la création au Alvin Theatre de Broadway le 26 avril de la même année, dans une mise en scène d’Harold Prince et une chorégraphie de Michael Bennett. En à peine deux ans, l’ouvrage sera affiché pour … 705 représentations jusqu’au 1er janvier 1972 et sera nommé quatorze fois aux Tony Awards de 1971 en remportant six trophées, dont un pour la meilleure comédie musicale, un autre pour le meilleur livret, un troisième pour la meilleure mise en scène.

Alain Perroux, le nouveau directeur du Grand-Théâtre de Genève, fin connaisseur en la matière, présente Company comme deuxième spectacle de sa saison, en utilisant la traduction française du livret de George Furth qu’a élaborée Stéphane Laporte, alors que les chansons conservent la langue anglaise originale dans une orchestration de Jonathan Tunick.

« Un homme sans aucun engagement affectif réexamine sa vie le jour de ses 35 ans, en passant en revue ses relations avec ses amis mariés et ses petites amies ». Ainsi, Stephen Sondheim résumait-il l’histoire sans intrigue de Company. Cinq couples sont mis en présence d’un troisième personnage, Robert/Bobby, l’ami de toujours qui les observe, gravitant autour d’eux tout en repoussant le moment de prendre une décision sur sa propre vie. Dans la mise en scène de James Bonas présentée à Genève, ce Bobby est incarné par un Loïc Suberville qui a la finesse d’émission d’un crooner patenté. Il est la figure centrale de l’ouvrage et toute l’histoire se développe selon son point de vue. Son cheminement intérieur se construit à travers ses souvenirs et réflexions sur cette ‘company’ avec laquelle il partage tout. Le décor de Barbara de Limburg se veut du reste fluide pour passer d’un souvenir à un autre.  Et le plateau tournant permet d’enchaîner des tableaux extrêmement simples, à partir d’un fauteuil cossu sous lampadaire métallique incitant à se faufiler dans les divers milieux que singularisent les éclairages de Christophe Chaupin, tandis que les vidéos d’Anouar Brissel s’attardent sur les gratte-ciels newyorkais à la nuit tombante. Par les bons soins de la costumière Nathalie Pallandre, chacun des couples se voit attribuer une couleur, par exemple le vert pour le duo Sarah et Harry (Marion Preïté et Arnaud Masclet) qui passe son temps à se chamailler, le bleu pour Peter et Susan (Joseph De Cange et Camille Mesnard) en passe de divorcer. Au milieu d’un dialogue surgit une chanson qui permet d’enchaîner naturellement avec le tableau suivant. Et lorsque l’émotion qui en découle est trop forte, la danse prend le relais et la chorégraphie d’Ewan Jones introduit une gestuelle stylisée qui évite de représenter avec réalisme une fête d’anniversaire. Au terme de la première partie, Bobby, chantant à pleine voix « Marry Me a Little », imagine pouvoir se marier sans renoncer à sa liberté. Mais après plus d’une heure de ces chassés-croisés, se dégage une certaine lassitude causée par le déséquilibre entre les scènes parlées trop développées et les séquences musicales trop brèves, auxquelles le bouillonnant Larry Blank à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande s’efforce de communiquer une verve qui ne fait pas toujours mouche.

Par contre, l’Acte II implante comme par magie ce dynamisme manquant avec l’ensemble « Side by Side by Side », réunissant une fois de plus les amis dans une chorégraphie éblouissante qui allie la frénésie endiablée à la cocasserie la plus truculente. Bobby passe la nuit avec April (Mélanie Paiement), hôtesse de l’air que l’on assimilerait volontiers à la ravissante blonde un peu stupide, mais qui surprendra par sa grande sensibilité dans le récit du papillon blessé. Au contact d’amies aussi différentes que la mondaine Joanne (Jasmine Roy) noyant ses désillusions dans l’alcool ou Martha (Neïma Naouri), punk délurée obnubilée par New York, la vie du célibataire endurci finit par basculer. Et sa chanson « Being Alive » se conclut par l’énigmatique « But alone is alone, not alive » (Car être seul, c’est être seul, pas vivant), ce qui le force à admettre qu’il vaut mieux être avec quelqu’un, que de rester seul. Néanmoins, surprenant dénouement : tous les amis sont à nouveau réunis pour fêter une énième fois l’anniversaire de Robert, mais celui-ci n’apparaît pas…

Au rideau final, le public applaudit bruyamment le plateau vocal et ovationne particulièrement le chef Larry Blank, le metteur en scène James Bonas et l’ensemble du team scénique. En résumé, un ouvrage original qui mérite d’être mieux connu !

Par Paul-André Demierre

Genève, Bâtiment des Forces Motrices (en remplacement du Grand-Théâtre), première du vendredi 9 octobre 2026

Crédits photographiques : Magali Dougados

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