A Bergame, une bien pauvre Medea in Corinto

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Au cours de chaque automne, la ville de Bergame organise un festival, ‘Donizetti Opera’, qui rend hommage à son concitoyen le plus célèbre, Gaetano Donizetti. Après une interruption d’un an due aux ravages de la pandémie, la direction opte pour deux ouvrages importants, L’Elisir d’amore et La Fille du Régiment, qui sont représentés au Teatro Donizetti situé in Città bassa (dans la ville basse). Mais bénéficiant de la rénovation du Teatro Sociale, salle en bois impressionnante par les poutres apparentes de sa toiture, sise in Città alta (dans la ville haute), les hautes instances de la manifestation ont la judicieuse idée de remonter une œuvre de Johann Simon (Giovanni Simone) Mayr, Bavarois de naissance, qui s’était établi à Bergame en 1802 en tant que maître de chapelle et y avait fondé un conservatoire pour les pauvres (Lezioni caritatevoli di musica) dont bénéficia Donizetti adolescent. Néanmoins, il continua à produire des ouvrages lyriques pour les premières scènes de la péninsule, sans parler d’occasionnels contrats pour Paris, Londres, Vienne et Saint-Pétersbourg.

Sa Medea in Corinto, sur un livret de Felice Romani à l’orée de sa carrière, a été écrite pour le San Carlo Naples et a été créée le 28 novembre 1813 avec les chanteurs qui feront la gloire de Rossini, la soprano Isabella Colbran (Medea) et les baryténors Andrea Nozzari (Giasone) et Manuel Garcia (Egeo). En 1821, l’ouvrage est présenté au Teatro Sociale de Bergame avec de substantielles modifications, puisque sept des quatorze numéros sont développés en donnant une dimension plus importante aux personnages de Creusa et Egeo.

Si l’on compare cette Medea à celle de Luigi Cherubini datant de 1797, que Mayr a probablement vue à Vienne en 1803, elle mêle les influences des derniers opéras de Mozart, du pré-romantisme germanique au niveau de l’écriture instrumentale et de la ‘vocalità’ italienne quant à la virtuosité des ‘passaggi’ souvent redoutables. Mais sur plus de deux heures, un tel ouvrage manque d’une fibre dramatique qui n’est ici qu’épisodique et nécessite, pour se faire découvrir, une présentation qui sache mettre en lumière son originalité.

A Bergame, c’est là que le bât blesse, tant la production de Francesco Micheli est d’une lamentable ineptie. D’un prosaïsme vulgaire, les décors d’Edoardo Sanchi donnent l’impression d’avoir été commandés à un géant du meuble suédois qui a conçu deux chambres à coucher sur plateforme amovible bardée de néons aveuglants, montant et descendant pour faire place à une cuisine en bakélite empruntée à La Traviata milanaise sauce Tcherniakov et à une loge de concierge années cinquante traversant sporadiquement le plateau sur glissière. Sous les éclairages d’Alessandro Andreoli, les costumes de Giada Masi sont tout aussi ridicules, car ils travestissent les héros mythologiques en tenanciers d’immeubles glauques. Comment tolérer le fait que, lorsque Medea aborde son monologue tragique « Antica notte, Tartaro profondo », elle s’affaire avec la boulotte Ismene à découper le patron de la tunique de Nessus sur la table en formica du déjeuner ?

Sous l’angle musical, les choses s’améliorent légèrement avec le Chœur masculin du Donizetti Opera, remarquable de cohésion, même s’il est étagé dans les loges latérales de scène, sous la direction du maestro américain Jonathan Brandani qui, avec une indomptable énergie, tente de galvaniser un Orchestra Donizetti Opera bien terne qui manque singulièrement de consistance et de coloris.

Sur scène, Carmela Remigio a besoin d’un long échauffement pour donner de l’étoffe à son bas medium et à son aigu granuleux et parvenir à une véritable stature tragique en nous impressionnant dans la scène finale. Les ténors Juan Francisco Gatell et Michele Angelini sont confrontés aux tessitures stratosphériques de Giasone et Egeo et réussissent tant bien que mal à modeler des aigus qui aient une certaine brillance. Assurément victime du trac, la soprano Marta Torbidoni prend, elle aussi, la durée de la première partie jusqu’à ce que les registres s’équilibrent afin de conférer une exaltation passionnée à la malheureuse Creusa. Au roi Creonte, Roberto Lorenzi prête la grandeur de la basse statuaire, tandis que la soprano Caterina Di Tonno et le ténor Marcello Nardis assument correctement les seconds plans des confidents Ismene et Tideo. Mais quelle bien triste exhumation !

Bergame, Teatro Sociale, première représentation du 20 novembre 2021 

Paul André Demierre

Crédits photographiques : Gianfranco Rota

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