A Genève, l’OSR dans les brumes du Nord

par

Pour un programme intitulé ‘Horizons finlandais’, l’Orchestre de la Suisse Romande a invité la cheffe Eva Ollikainen, native de ce pays, à diriger deux concerts, un au Victoria Hall de Genève et l’autre à la Grange au lac à Evian-les-Bains. Le 20 mars dernier, on l’avait applaudie dans la cité de Calvin à la tête de l’Iceland Symphony Orchestra dont elle est la directrice artistique depuis 2019.

La première partie de son programme comporte d’abord une page de Kaija Saariaho, Mirage, pour soprano, violoncelle et orchestre, que la compositrice finlandaise avait élaborée en 2007 et dont la création avait eu lieu à Paris le 13 mars 2008 avec Karita Mattila et Anssi Karttunen en solistes et l’Orchestre de Paris dirigé par Christoph Eschenbach. L’œuvre s’inspire des chants de transe qu’exécutait, sous l’effet de champignons hallucinogènes, la chamane Maria Sabina au sein du peuple mazatèque dans le Mexique des années soixante. Chaque phrase du texte commence par « I am », deux mots qui plongent dans un état second, à l’instar d’une danse soufie. Tandis que le violoncelle de Lionel Cottet, premier soliste de l’OSR, produit un climat énigmatique en usant de glissandi sur le soutien des cordes, puis d’une série de traits à l’arraché, la voix de la soprano finlandaise Anu Komsi traduit l’exaltation par de stridents forte contrastant avec de ténus pianissimi en un timbre qui masque difficilement les cassures de registre. Mais l’intensité de l’expression soutient sa ligne de chant jusqu’à des tutti à découvert aboutissant à une conclusion abrupte.

Anu Komsi est ensuite la soliste de Luonnotar, poème symphonique pour soprano et orchestre op.70 que Jan Sibelius composa en 1910 à la demande de l’illustre cantatrice finlandaise Aino Ackté qui en assura la création au Festival de Gloucester le 10 septembre 1913. Tiré du Kalevala, le sujet évoque la création du monde par l’union de Luonnotar, la Fille de l’air, avec le vent et la mer. Eva Ollikainen irise l’introduction par de frémissantes cordes en pianissimo imitant les vagues qui amènent un chant aux contours archaïsants brisé par les sauts d’octaves, ce qui rend prenante la narration. Déferle une tempête, annoncée par roulement de timbales et glissandi, provoquant le désarroi de Luonnotar qui passe de fortissimi cinglants à de brusques pianissimi en écho, dont la justesse d’intonation est quelque peu approximative, pour exprimer ses râles angoissés. Mais le dénouement montrera la délivrance du grand œuvre accompli qui imprègne de sérénité les dernières mesures.

Inspiré aussi par un épisode du Kalevala, La Fille de Pohjola, poème symphonique op.49 datant de 1906, dû au même compositeur, évoque la rencontre du vieux barde Väinämöinen et  de la fille de Pohjola (la Terre du Nord), occupée à filer sur un arc-en-ciel. Comme il s’éprend d’elle, la jeune femme lui enjoint de fabriquer une barque avec les débris de son fuseau. Mais la formule magique lui échappe et il échoue lamentablement, ce qui le contraint à repartir seul dans son traîneau. Lionel Cottet livre un solo de violoncelle aussi sombre que l’esprit du vieillard. Un motif rythmique exposé par les bois puis les cordes débouche sur de grandioses appels de cuivres, rapidement dilués par les trilles des bois, le pizzicato des cordes et les arpèges de harpe pour suggérer l’apparition de Pohjola. Les efforts opiniâtres du barde, ponctués par les cuivres, entraînent de véhéments tutti qui brisent ses espoirs. En un pianissimo désabusé, les cordes graves concluent cette page qui constitue le point fort de ce programme.

Car il faut relever qu’en seconde partie, la célèbre Symphonie Pathétique de Tchaikovsky n’atteindra pas les mêmes sommets. Du sombre Adagio initial, Eva Ollikainen extirpe une tension insoutenable qui innervera ensuite l’Allegro non troppo, au point de bannir toute effusion. Cette effervescence cinglante débouchera sur les sonneries de trombones d’une sauvagerie frisant l’exagération, ce qui plombe le développement subséquent. Faut-il en arriver au choral des vents dominant le pizzicato des cordes pour trouver enfin une conclusion en demi-teintes, coloris que tentera de préserver la valse à cinq temps de l’Allegro con grazia, alors que bois et cuivres ignorent toute nuance pour imposer à tout prix leur empreinte. En un prestissimo haletant est déroulé le Scherzo qui tournera au pandémonium dans cette marche inexorable vers l’anéantissement. Un désespoir fiévreux sous-tend l’Adagio lamentoso, tiraillé entre des cordes blafardes enveloppant une douleur intériorisée et de déchirants tutti que finiront par émietter violoncelles et contrebasses, en recouvrant d’un voile funéraire les derniers soubresauts mélodiques en points de suspension.

Par Paul-André Demierre

Genève, Victoria Hall, concert du jeudi 8 octobre 2026

Crédits photographiques :    Jean-Louis Duzert  

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.