Pärnu Music Festival : leçon de musique et de répertoire avec Neeme Järvi
Salle comble hier soir au Pärnu Kontserdimaja pour l'ouverture du festival , avec un programme d'une cohérence rare, articulé en arc de l'aube au crépuscule, servi par le Järvi Academy Symphony Orchestra sous la direction du légendaire Neeme. Une soirée foncièrement anti-spectaculaire — et foncièrement musicale.
Les premières mesures de Koit de Heino Eller donnent immédiatement le programme : cordes basses tenues, montée lente vers la lumière, aucune emphase. Neeme Järvi n'a pas besoin de trois minutes pour installer un climat : il lui suffit d'un tempo juste et d'un orchestre qui écoute. Le Pärnu Kontserdimaja est comble, l'atmosphère tient autant du rendez-vous artistique que de la réunion de famille, et l'évidence s'impose dès cet accord initial — avec Neeme Järvi au pupitre, on part pour une aventure. Le maître estonien a construit un programme dont l'ambition d'écoute contredit la modestie apparente : pas de soliste-vedette, pas de concerto, pas de morceau de bravoure. Six poèmes symphoniques et une pièce élégiaque, dont plusieurs pages que l'on n'entend pratiquement jamais en concert. Un programme das l'ADN du maestro : la découverte avant tout.
Le geste programmatique mérite qu'on s'y arrête. En encadrant chacune des deux parties par une page de Heino Eller — Koit (L'Aube, 1918) puis Videvik (Crépuscule, 1917) —, Neeme Järvi poursuit un travail de défrichage qu'il a mené sur le versant discographique pour Chandos : installer Eller au rang qui lui revient, celui de fondateur du symphonisme estonien, maître d'Eduard Tubin, jalon indispensable entre Sibelius et Pärt. Le placer face à Dvořák, Smetana, Fibich et Grieg ne relève pas de la coquetterie muséale mais d'une revendication d'équivalence de statut. Que ces deux tableaux aient été composés en 1917-1918, à quelques mois de la déclaration d'indépendance estonienne du 24 février 1918, ajoute à l'événement une résonance historique que le festival — et l'Académie qui porte le nom de Järvi — assument pleinement.

Le programme lui-même déploie une cohérence exemplaire. En première partie, deux célébrations de la nature répondent à Eller : Dans le royaume de la nature de Dvořák, cette ouverture de concert trop rarement donnée qui décline un lyrisme pastoral d'une fraîcheur intacte, puis Vltava, où la topographie musicale devient récit national. En seconde partie, le crépuscule s'installe : le Dernier printemps de Grieg fait pivot par sa brièveté et son dépouillement, presque une transition instrumentale entre les deux tableaux crépusculaires. Au crépuscule de Fibich clôt la soirée, page injustement négligée, mais dont la nostalgie orchestrale trouve ici un défenseur idéal.
Voir Neeme Järvi diriger ce répertoire à la tête de ses jeunes musiciens est un spectacle en soi. La battue est mesurée, jamais démonstrative : la main droite pose le cadre, la main gauche parle — elle module, elle retient, elle ouvre. Dans La Moldau (seule oeuvre célèbre de ce programme), il lance le thème puis lâche littéralement l'orchestre, laisse les pupitres respirer pendant plusieurs mesures avant de reprendre la main pour la coda. Chez Eller, à l'inverse, il sculpte chaque transition harmonique du regard autant que du geste. Rien de spectaculaire, tout de nécessaire. L'enthousiasme avec lequel il galvanise ses troupes — cet orchestre d'étudiants réunis pour quelques semaines seulement — force l'admiration : passion pédagogique intacte, exigence sans tension, joie communicative de faire de la musique ensemble. L'orchestre lui répond avec cette ferveur, cette qualité d'attention que seuls des jeunes musiciens portés par un maître peuvent produire.
Programme anti-spectaculaire, donc. Il faut préciser : programme qui refuse le spectaculaire pour aller directement au foncièrement musical. Pas de démonstration, pas de virtuosité affichée, mais un travail sur les couleurs, sur la respiration collective, sur la construction du son d'orchestre. C'est très exactement ce qu'un pédagogue-chef veut faire entendre à son public — et c'est ce que le public de Pärnu, connaisseur et fidèle, est venu chercher. Le festival ne pouvait mieux s'ouvrir.
Deux bis : un Poème Zdeňek Fibich et la Valse des fleurs du Casse-Noisette. Triomphe assuré et longues acclamations du public. Comme le disait Paavo Järvi dans un discours d'après-concert : « On vient aux concerts de mon père pour écouter des œuvres que l'on n'entendrait jamais ailleurs ! »
Pärnu, Kontserdimaja Pärnu, 8 juillet 2026.
Crédits photographiques : Tõiv Jõul



