A la Scala, un ‘Pirata’ bien décevant 

par
Pirata

Sonya Yoncheva © Ph. Marco Brescia & Rudy Amisano

« Perché turbar la calma di questo cor, perché ? » déclare le Tancredi de Rossini à la fin de l’acte II. Et il nous prend l’envie de faire chorus en demandant pourquoi troubler le souvenir d’un événement glorieux. En effet, le 19 mai 1958, après cent-dix-huit-ans, ‘Il Pirata’, le troisième ouvrage de Vincenzo Bellini créé sur cette même scène le 27 octobre 1827 par Henriette Méric-Lalande, Giovanni Battista Rubini et Antonio Tamburini ; et la prestigieuse exhumation incluait Maria Callas, Franco Corelli et Ettore Bastianini sous la direction d’Antonino Votto. Aujourd’hui, le théâtre milanais affiche Sonya Yoncheva, Piero Pretti et Nicola Alaimo sous la baguette de Riccardo Frizza.Parlons d’abord du ténor. Le rôle de Gualtiero a été écrit sur mesure pour les moyens exceptionnels de l’illustre Rubini, célèbre pour la facilité de sa quinte aiguë. Ne nous a été conservé aucun témoignage sonore de la prestation de Franco Corelli. Dès sa cavatina d’entrée, « Nel furor delle tempeste », Piero Pretti fait valoir un timbre clair et une souplesse de la ligne de chant qui lui concède une relative facilité dans l’exécution des  ‘passaggi’ d’ornementation. Cependant, la volonté d’émettre à pleine voix l’extrême aigu et le suraigu met en péril tant la justesse de la note que la sonorité qui devient rêche, voire même pénible ; mais au moins la composition du personnage est crédible. Quant à Sonya Yoncheva, elle est confrontée à la référence incontestable qu’est Maria Callas, dont le disque officiel a préservé la scène d’entrée et le tableau final, ainsi que l’exécution intégrale de l’œuvre lors du concert du 27 janvier 1959 à Carnegie Hall. Ici, la ‘scena’ « Sorgete ; è in me dover » puis la cavatina « Lo sognai ferito, esangue » révèlent d’emblée un vibrato large et une dureté du son qui s’estompera un peu dans le rapide « Quando a un tratto il mio consorte » et la cabaletta « Sventurata, anch’io deliro ». Tout au long du spectacle, son Imogene est image de véhémente révolte, image qui gomme toute expansion de douloureuse mélancolie ; le phrasé s’avère trop uniforme et est mis à mal par tout trait de coloratura qui rend l’émission anguleuse, et même grotesque dans la stretta du premier Finale ; et il faut en arriver au dernier tableau pour qu’apparaisse enfin une certaine expression du drame. Le baryton-basse Nicola Alaimo est à total contre-emploi sous les traits du Duc Ernesto, ce que démontrent le savonnage des vocalises et une outrance du trait attristante pour qui prend en considération ses personnages bouffes rossiniens ou son Falstaff. Riccardo Fassi campe le cénobite Goffredo avec une raideur émanant de moyens trop verts pour une basse statuaire. Fonctionnels, l’Adele de Marina De Liso et l’Itulbo de Francesco Pittari.
Quant à la direction de Riccardo Frizza, elle révèle, dans l’ouverture, une lourdeur pataude qui se diluera au moment où se développera un allegro aux lignes beaucoup plus assurées ; la scène de tempête est cruellement dépourvue de la virulence novatrice que savait lui communiquer un Gavazzeni. Par la suite, la lecture d’ensemble est convaincante et a au moins le mérite de ne jamais submerger le plateau vocal ; et comme toujours, l’Orchestre et le Chœur préparé par Bruno Casoni sont de remarquable qualité.
La mise en scène d’Emilio Sagi va à l’essentiel, sans contextualiser l’époque et les lieux. Sous les magnifiques éclairages d’Albert Faura, les costumes de Pepa Onjaguren jouent sur le blanc pour évoquer l’innocence des femmes et sur le noir pour dénoncer les machinations des hommes. Le décor de Daniel Blanco use d’un plafond en miroir appuyé sur des parois translucides, se soulevant pour dégager une mer en furie, une clairière aux arbres calcinés ployant sous la neige ou une salle des gardes où s’amoncellent trophées et boucliers. Et la régie d’Emilio Sagi se concentre sur l’isolement de chacun des protagonistes, incapables de communiquer avec l’extérieur. La scène finale émeut : alors que le plateau est cerné de toutes parts par de fins cordages, Imogene en est prisonnière puis réussit à les unir afin de constituer une gigantesque conque dans laquelle elle se lovera pour ne pas voir les cieux s’obscurcir. Magnifique image que l’exécution musicale ne valorise pas suffisamment, hélas !
Paul-André Demierre
Milano, Teatro alla Scala, le 12 juillet 2018

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