L’Arena di Verona rend hommage à Franco Zeffirelli

par
Verone Aida

Aïda

Depuis août 1913, donc depuis cent-cinq ans, ce festival jouit d’une réputation et d’une popularité auprès des publics de partout ; à la suite des Pertile, Lauri Volpi, Gigli des années vingt, toutes les grandes voix du répertoire italien ont affronté les quelques cent-dix mètres d’ouverture de scène en remportant d’éclatants succès devant 20 à 25.000 spectateurs. Aujourd’hui, la jauge est réduite de moitié car une partie des gradins est tapissée de sièges métalliques qui jouxtent le parterre. Chaque saison, la programmation comporte quatre productions, dont une nouvelle qui, en cette année 2018, est une ‘Carmen’ mise en scène par Hugo De Ana et qui est controversée par une frange de la critique et des spectateurs.

Mais faisant suite à la Scala de Milan, la direction de l’ ‘Ente autonomo’ a décidé, en cet été, de rendre hommage à Franco Zeffirelli à l’occasion de son 95e anniversaire en reprenant ses mises en scène de ‘Turandot’ et d’‘Aida’. Bien tardivement, au vu de plus de quarante ans de carrière internationale, l’Arena a sollicité son concours en lui commandant une production de ‘Carmen’ qui s’est inscrite en lettres d’or dès la fin juillet 1995 ; ceci a suscité l’idée d’y présenter son unique lecture de ‘Madama Butterfly’ ainsi qu’un ‘Don Giovanni’ que l’on imaginait guère idoine à ce plateau.
Sa ’Turandot’ a été proposée pour la première fois le 18 juin 2010 ; et elle surprend par l’ingéniosité de sa conception. Qui a vu la spectaculaire pagode miroitant sur les eaux qui suscita l’enthousiasme tant à la Scala qu’au Met, découvre ici un gigantesque mur de briques bleutées exhibant de redoutables griffons, mur devant lequel se terre une populace terrorisée sous d’inquiétantes lumières conçues par Paolo Mazzon. Tandis que quelques enfants portent leurs lanternes à Pu-Tin-Pao, la déesse de la lune, l’on hisse à bouts de bâton deux dragons aux couleurs violentes qui précèdent le bourreau et ses acolytes affûtant les sabres avant que n’apparaisse le malheureux Prince de Perse jetant ses bijoux à la foule. Le deuxième acte érige de vastes paravents à motifs animaliers auxquels Ping, Pang et Pong confient leur nostalgie désabusée ; un simple déplacement sur quelques mesures d’orchestre révèlera ensuite, dans toute son éclatante magnificence, le palais impérial, efflanqué de deux pagodes d’où prendra forme le cérémonial des épreuves, minutieusement réglé, rehaussé par les costumes fabuleux imaginés par Emi Wada. Et le même agencement rigoureux régira le dernier acte présenté dans la version traditionnelle achevée par Franco Alfano.
Quant à la production d’’Aida’, elle remonte à l’été de 2002. Franco Zeffirelli en a élaboré tant la régie que le décor qui consiste en une gigantesque pyramide pivotant sur son socle, fait de fines lamelles de bambou. Douze statues de sphinx et deux effigies d’un pharaon encadrent l’espace de jeu où se dérouleront défilés militaires et cortège triomphal arborant les chatoyants costumes créés par Anna Anni jouant sur le brun sable, le bleu azur, le rouge sombre et l’or. La remarquable chorégraphie de Vladimir Vassiliev réduit la danse des négrillons à un pas de deux cocasse où le garçon et sa compagne rivalisent d’espièglerie, contrastant singulièrement avec la gestique mesurée des prêtresses guidée par l’effigie de la déesse Akhmet (Beatrice Carbone) ou la confrontation des Egyptiens et des vaincus cristallisée par le duo Petra Conti-Gabriele Corrado ; et quelle belle image que ces femmes-cygnes immaculées nimbant les rives du Nil. Alors qu’une légère pluie interrompt le cours du troisième acte, les tableaux s’enchaînent rapidement dès la reprise du spectacle afin de constituer une tonalité s’assombrissant graduellement jusqu’au dénouement.
Passons maintenant à la musique. Pour ma part, je suis entré aux Arènes de Vérone en août 1969 pour une ‘Aida’ dirigée par Carlo Franci et le ‘Don Carlos’ mis en scène par Jean Vilar ; puis j’y suis revenu durant vingt-et-une saisons consécutives. Par rapport à cette époque, la formation orchestrale d’aujourd’hui est de qualité sensiblement supérieure, ce que l’on peut dire aussi des phalanges chorales remarquablement préparées par Vito Lombardi. La ‘Turandot’ du 13 juillet était confiée au jeune maestro Francesco Ivan Ciampi, maintenant à bout de bras les éclats de l’acte initial ou de la scène des énigmes, tout en cultivant le pianissimo le plus mystérieux pour l’évocation de la lune ou des murmures de l’aube, rendant ainsi justice à l’écriture du dernier Puccini. Par contre dans l’ ‘Aida’ du 14, Jordi Bernacer est fonctionnel, ne ‘couvre’ pas son plateau mais peine à donner cohésion aux deux ‘concertati’ successifs dans le deuxième acte.
Dans ‘Turandot’ se révèle surtout un ténor, Murat Karahan, qui prête à l’intrépide Calaf un métal cuivré lui concédant une facilité de l’aigu et une endurance qu’un Alagna pourrait lui envier et qui lui permet de bisser un « Nessun dorma » dont le phrasé joue de subtiles nuances. Et c’est ce dont manque cruellement la Turandot, toute d’une pièce, de Rebeka Lokar : sous l’effet du trac, elle ne peut masquer un vibrato envahissant qui emprisonne l’extrême aigu jusqu’à la fin des énigmes, avant un certain relâchement qui n’estompe que partiellement l’effet négatif du début. La Liù de Ruth Iniesta est, par contre, singulièrement émouvante par l’engagement de son personnage et la qualité de sa ligne de chant. Le Timur de Giorgio Giuseppini a la dimension sonore du souverain déchu, ce que l’on dira aussi de l’empereur Altoum d’Antonello Ceron qui n’a rien d’un vieillard cacochyme. Malgré le Pang faible de Marcello Nardis, le trio des ministres est décent, à l’instar du `Grand Mandarin de Gianluca Breda.
L’ ‘Aida’ voit la révélation de Maria José Siri dans le rôle-titre. Alors que sa Butterfly de la Scala ne faisait guère valoir sa spécificité, elle livre ici une créature pathétique, modelant un phrasé d’une rare intelligence dans une gamme de coloris allant jusqu’aux ‘pianissimi’ les plus impalpables. En plein air ou peut-être dans un soir meilleur, l’Amneris de Violeta Urmana réussit à conférer une certaine patine à son timbre, même si, comme à Milan, sont perceptibles les cassures de registre. Par contre, toujours aussi fruste se profile le Radamès de Marco Berti, claironnant de bêtise dans ses incertitudes rythmiques, même si la voix a préservé un certain lustre. Par le grain cuivré de ses emportements, l’Amonasro de Sebastian Catana produit l’effet du guerrier vaincu, prêt à tout sacrifier à ses velléités vindicatives. Rafal Siwek a l’autorité oratoire de Ramfis, quand Romano Dal Zovo est pour une fois un Roi que l’on comprend, ce qui qualifie aussi la Prêtresse D’Arina Alexeeva et le Messager d’Antonello Ceron.
Donc deux soirées de qualité où l’image impressionne plus que le son.                                    Paul-André Demierre
Verona, Arena, les 13 et 14 juillet 2018

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