Aïda de Verdi à l'Opéra de Liège

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Depuis sa double création triomphale au Caire puis à La Scala de Milan en 1871-72, Aïda fait partie des opéras les plus joués dans le monde entier.

Verdi, pourtant, s’est tout d’abord montré circonspect à propos de ce sujet exotique qui lui a été proposé alors qu’il avait déjà refusé de composer une œuvre de circonstance à destination du nouvel Opéra du Caire, à l’occasion des festivités qui entouraient l’inauguration du Canal de Suez. Ce n’est que sous la pression de quelques amis influents qu’il va se laisser bientôt tenter, mettant dès lors le meilleur de son talent au service d’un livret qui n’est pas sans failles ni incohérences, tant dans le déroulé des événements que dans le profil psychologique des protagonistes. Ainsi par exemple, comment comprendre que la fille du Pharaon accepte de rivaliser avec son esclave dans la conquête du cœur du héros, alors qu’il lui suffit de trucider sa rivale, selon les mœurs de l’époque… ? Vous me direz que dans ce cas il n’y a plus d’histoire à raconter, et vous aurez raison…

Quoi qu’il en soit, la musique que Verdi compose à partir de cette trame emporte le tout et crée un écrin remarquable où reposent un jeu de pouvoir et une rivalité amoureuse qui restent finalement des thèmes universels. Au passage, Verdi réalise une synthèse unique entre la tradition romantique italienne et le grand opéra français, dont témoigne par exemple la parfaite intégration du ballet au sein de la structure dramatique.

Aïda fait donc partie des références incontournables du catalogue verdien, et son succès ne s’est jamais démenti même si sa réputation repose souvent pour le grand public sur quelques scènes de foule au ton particulièrement martial et solennel. Ceci fausse un peu la perspective, car, comme le dit avec à-propos Stefano Mazzonis dans son texte de présentation, l’œuvre repose de manière beaucoup plus substantielle sur des scènes intimes qui resserrent l’action autour des seuls personnages principaux, loin donc des scènes qui ont suggéré à certains des mises en scènes de peplums affligeants de lourdeur.  

De ce point de vue, la nouvelle production liégeoise parvient à trouver un bel équilibre entre l’opulence des moyens mis en œuvre (costumes bigarrés, décors assez imposants), de très subtils éclairages signés Franco Marri, et le respect d’une mise en place classique, qui privilégie la lisibilité et l’efficacité à une quelconque originalité de façade. Cette touche de modernité, on la trouve davantage dans les ballets chorégraphiés par Michèle Anne De Mey, lesquels apportent une touche de fraîcheur des plus opportunes, très vivifiante.

L’œuvre repose d’abord sur un triangle amoureux qui, techniquement et esthétiquement, représente le summum de l’art vocal de l’époque. C’est dire si le casting de ces trois rôles phares se révèle d’une importance primordiale. Nino Surguladze (Amneris) emporte la palme tant elle campe avec aisance toutes les facettes de ce personnage complexe, de l’amoureuse inquiète à la vengeresse implacable. Le timbre est magnifique, le jeu scénique solide, la large tessiture du rôle parfaitement maîtrisée. Un régal ! L’Aïda d’Elaine Alvarez ne lui cède en rien dès que l’émotion est présente. Son expressivité à fleur de peau y fait merveille, en effet, révélant une séductrice raffinée et une amoureuse sensible dont l’âme tourmentée émeut au plus haut point. Lorsque le ton se fait plus héroïque, certains aigus se font malheureusement plus durs et le vibrato moins maîtrisé. Les amateurs des Radamès triomphants et bodybuildés façon Brad Pitt dans Troie seront sans doute déçus par la prestation de Marcello Giordani, qui n’a visiblement plus l’âge de son rôle. Avec beaucoup de métier, le ténor italien compense un relatif manque de vaillance par une grande intelligence, troquant l’excès de testostérone au profit d’une vibrante humanité qui souligne les failles du personnage. Ce n’est pas rien ! Pour autant, on se prend à douter aux actes 1 et 2 qu’il parvienne à négocier la suite avec succès. Or, c’est précisément après s’être un peu économisé dans la première partie de l’opéra que Giordani rassemble toute son énergie pour donner sa puissance et sa grandeur à Radamès dans l’acte 3. Un authentique acte de bravoure, qui se paie malheureusement par une audible fatigue vocale à l’acte 4.

D’autres rôles nécessitent des moyens vocaux et une présence scénique tout aussi consistants. A ce jeu, c’est incontestablement Lionel Lhote (Amonasro) qui se taille la part du lion, en imposant dès son entrée en scène une technique sans faille et une autorité rayonnante. Ce  n’est malheureusement pas le cas de Luciano Montanaro, qui campe un Pharaon bien fatigué. Les petits rôles, quant à eux, sont bien distribués, à l’instar du Messager de Maxime Melnik, bien en place et plein de conviction.

Quels que soient les mérites des uns et des autres, tous bénéficient d’un accompagnement véritablement exceptionnel. On peut même affirmer sans ambages que Speranza Scappucci est l’une des grandes triomphatrices de la soirée, tant elle apporte à cette partition pleine de pièges un raffinement, une variété de sentiments, une multitude de détails qui transcendent le génie verdien. Là où certains se sont égarés dans le grandiloquent ou les effets faciles, elle joue sur une palette élargie de couleurs et d’émotions qui portent le drame sans jamais le surcharger et révèlent des détails insoupçonnés avec une rare élégance.

Sous cette direction des plus inspirées, l’orchestre de l’ORW à son meilleur se montre très attentif, tout comme les chœurs, précis, nuancés et colorés. Le public ne s’y est pas trompé, réservant un accueil des plus enthousiastes aux protagonistes de cette très belle soirée.

Opéra de Liège, 3 mars 2019

Jacques Holbeux

Crédits photographiques :  © Opéra Royal de Wallonie-Liège

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