Atelier Lyrique de Tourcoing : une autre façon d'être « ensemble »
En prélude à une saison 2026-2027 qui s'annonce particulièrement dense et d'une riche diversité (100 artistes, 34 concerts, 6 opéras, 11 spectacles variés), l'Atelier Lyrique de Tourcoing accueillait, ce premier week-end d'octobre, portes grand ouvertes et en entrée gratuite sur réservation, son public fidèle et celui en devenir. Ça bruissait de partout, dans une atmosphère empreinte d'attente curieuse : plaisir des retrouvailles pour d'aucuns, franche découverte pour d'autres, simple bonheur d'être ensemble et de partager un peu de la beauté des choses pour tous. Un généreux soleil d'automne ajoutait sa note festive. Le programme, très éclectique — on en dira quelques mots ci-après —, en a surpris plus d'un, tant par la pluralité des écritures et la nouveauté de certaines d'entre elles que par la qualité des intervenants.
Cela commençait le vendredi, sur le coup de 17h, avec « Un Italien à Vienne », une suite de cantates (profanes) con istromenti d'Antonio Caldara, compositeur vénitien du XVIIIe siècle. Grand voyageur, il fit rayonner la musique italienne à la cour des Habsbourg, où il était fort apprécié. La jeune soprano Sarah Charles, issue de la première promotion de l'Académie royale de Versailles, était accompagnée par l'ensemble de cordes et clavecin de la Grande Écurie et la Chambre du Roy, placé sous la direction de Dominique Visse.
La tension un peu paralysante d'une « première » en ce lieu était palpable, mais le timbre chaleureux et singulièrement agile de la soprano prit toute son ampleur virtuose dès le « Ingrato, e perché mai lasciami — ingrat, pourquoi donc me quitter », entraînant tout l'ensemble instrumental dans une vive et contagieuse expression de la fureur et de la douleur de l'amante trahie ; la suite fut d'égale qualité. Ajoutons à cela le plaisir de retrouver Dominique Visse, que beaucoup d'entre nous ont connu dans ses rôles de contre-ténor de caractère, haut en couleurs comme en voix, compagnon de route et d'aventures musicales de Jean-Claude Malgoire dès l'origine de l'ATL.
Vendredi, 20h : l'église Saint-Christophe est pleine à craquer pour une expérience sensorielle d'une rare et époustouflante beauté. « Post Tenebras : après les ténèbres, j'espère la lumière », tel est le titre choisi par Lila Hajósi pour cette audacieuse création mettant en miroir les œuvres pour double chœur de Gabrieli, compositeur vénitien de la fin de la Renaissance occidentale, et celles de Constantin d'Aghialos, son contemporain, figure phare de la renaissance byzantine au XVIIe siècle. Dit comme ça, on pourrait s'attendre à quelque chose d'alambiqué, réservé aux spécialistes. C'est tout le contraire.
Lila Hajósi, chevelure flamboyante, conduit le double chœur mixte de l'ensemble Irini (4 mezzo-sopranos, 4 altos, 4 ténors, 4 basses) avec la minutieuse précision qu'exigent les mille et un ornements subtils de ce chant choral à nul autre pareil. Aux voix mêlées, entrelacées et spatialisées s'ajoutent, dans les pièces de Gabrieli, les sonorités de quatre cuivres anciens (saqueboutes) à faire trembler les voûtes de l'édifice. Pour beaucoup d'entre nous, c'est un choc intime, une révélation dans tous les sens du terme. L'ensemble Irini, qui en grec veut dire « paix », porte bien son nom. Inoubliable !
Dimanche, direction le Théâtre municipal Raymond-Devos pour un autre embarquement, dont les voies nous sont plus connues : celles empruntées par Antonín Dvořák, qui nous fait voyager de New York à Prague, des musiques amérindiennes aux chants populaires de sa Bohême natale. Au programme, deux œuvres phares du compositeur : le Concerto pour violoncelle en si mineur et la Symphonie du Nouveau Monde. Le concerto se déploie tel un ample poème rhapsodique, alternant fougue, lyrisme, souvenir ému d'un amour de jeunesse et nostalgie de la patrie. Le violoncelliste Christian-Pierre La Marca nous en dévoile les états successifs avec une sensibilité à fleur de peau, accompagné de l'orchestre Les Siècles sous la direction vigoureuse de Pierre Bleuse.
Après l'entracte, nous retrouvons l'orchestre Les Siècles — qui joue, précisons-le, sur instruments bohémiens et viennois de la fin du XIXe siècle — pour la Symphonie du Nouveau Monde, dont Dvořák disait : « C'est une musique tchèque, où parle le pays natal ; mais sans mon expérience américaine, je n'aurais jamais pu la créer. »
Dimanche, le Théâtre Raymond-Devos fait à nouveau salle pleine pour entendre la pianiste Vanessa Wagner, artiste emblématique de la scène musicale française, dont le récent enregistrement des Études de Philip Glass — figure majeure de la musique américaine contemporaine — a connu un retentissement international unanime. C'est peu dire que son interprétation, tout en équilibre, du Concerto Tirol du compositeur « minimaliste » faisait honneur à sa réputation. La pianiste, lumineuse, était accompagnée par l'ensemble Miroirs étendus, dirigé par Fiona Monbet.
Entretemps, nous avions eu droit à une belle découverte, due à la compositrice américaine Julia Wolfe, avec une œuvre intitulée Fuel, inspirée par l'activité industrielle incessante, fébrile et bruyante qui règne sur les ports de New York et de Hambourg. L'orchestre devient chantier, zébré des stridences des violoncelles et du grincement de chaînes des violons ; la contrebasse se fait corne de brume ou sifflet de vapeur. La virtuosité et les qualités physiques des musiciens sont mises à rude épreuve, et la cheffe Fiona Monbet, maître d'œuvre vigilant, veille au grain.
Vanessa Wagner et l'ensemble Miroirs étendus étaient de nouveau associés en fin de concert pour nous donner à entendre une œuvre majeure du compositeur estonien Arvo Pärt, Tabula Rasa, au cours de laquelle les cordes et deux violons solistes se répondent, engendrant une tension croissante jusqu'au dernier mouvement méditatif, ponctué par le rappel régulier, comme inexorable, des notes du piano préparé, sonnant comme des cloches au lointain — rappel du temps qui s'égrène, lent déclin du jour jusqu'au moment suspendu où le silence envahit durablement l'espace. Le tout souligné par un subtil jeu de lumières en fond de scène. Superbe ! Chacun retient son souffle.
2 901 spectateurs ont participé à ces trois jours d'effervescence musicale et vocale. De bon augure pour la saison à venir.
Paul K'ros C'était à Tourcoing les 2, 3 et 4 octobre.
Crédits photographiques : Marine Pierrot Detry



